Lycées : les moyens ne sont pas tout

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 16/10/2026

Les vacances de la Toussaint pourraient bien éteindre la colère qui embrase les lycées depuis plusieurs semaines. Mais elles ne régleront pas les problèmes structurels de cette institution dont le fonctionnement est devenu presque intrinsèquement inégalitaire.

Lycées, étudiants et syndicats manifestent pour réclamer plus de moyens pour leurs établissements scolaires, dénonçant leurs conditions d'étude : insalubrité des bâtiments, classes surchargées et un manque de personnel enseignant, éducatif et de santé. (Photo Valérie Dubois / Hans Lucas via AFP)

Pour certains, les revendications formulées porteraient d’abord sur des moyens financiers supplémentaires, pouvant aller jusqu’à 10 milliards d’euros. Outre le caractère extravagant d’une telle demande dans le contexte actuel des finances publiques, les comparaisons internationales montrent que la France est l’un des pays de l’OCDE qui consacrent le plus de crédits au lycée. En moyenne, un lycéen « coûte » plus cher qu’un étudiant à l’université ou qu’un écolier du primaire.

Cela pose d’emblée un problème de priorité dans la répartition des fonds publics, notamment pour le primaire, où les enjeux pour la suite du parcours des élèves sont majeurs. Le monde lycéen peut donc revendiquer des moyens supplémentaires, comme il est de coutume, mais il doit d’abord se préoccuper des problèmes d’organisation et de gestion qui le caractérisent et qui, par les inégalités qu’ils créent, expliquent une bonne partie des revendications.

Profs manquants, élèves perdants

C’est un leitmotiv classique de la rentrée et de certaines périodes de l’année. Il s’agit ici des absences de longue durée ou des postes non pourvus, les absences brèves étant le plus souvent gérées directement au sein des établissements. Le manque durable d’enseignants semble prendre une ampleur particulière, tant les difficultés de recrutement s’accumulent. Le métier a perdu de son attractivité et de son prestige, avec des salaires qui défient les lois les plus élémentaires du marché du travail.

Mais là encore, les différences sont grandes entre les disciplines, voire entre les établissements ou les filières jugées plus prioritaires que d’autres. Il y a, par exemple, des manques criants en mathématiques, tant les spécialistes sont facilement attirés ailleurs. Les matières professionnelles sont également lourdement concernées, tant l’Éducation nationale dépend souvent de professionnels ayant quitté leur métier d’origine pour devenir enseignants. Mais quand un professeur de mécanique manque dans une filière qui lui est consacrée, le parcours des élèves perd l’essentiel de son sens.

Le ministre vient certes d’annoncer que 3 000 enseignants seraient remis sur le terrain. Mais on s’apercevra très vite que cela ne peut suffire, tant la mobilisation des « titulaires sur zone de remplacement » (TZR) ne correspond pas forcément aux besoins exprimés, ni en matière de disciplines ni en matière de localisation, sauf à leur confier une mission difficile, voire impossible, à exercer. Il faudra donc trouver d’autres solutions. Elles existent, mais elles se heurtent à une première difficulté : la perte d’attractivité du métier.

Classes surchargées et emplois du temps éclatés

Cette revendication est plus surprenante. Certes, les données officielles du ministère font état de classes chargées, mais, en réalité, la réforme a pour l’essentiel dissous le groupe-classe au profit des options, qui rassemblent le plus souvent des élèves de plusieurs classes. Ce qui est ici dénoncé renvoie donc plutôt à la répartition des options. Les lycées sont inégaux entre eux selon leur localisation et les priorités qui leur sont accordées. Les lycéens se trouvent ainsi inégaux quant au nombre d’options proposées, mais aussi, par là même, aux choix qui leur seront offerts par la suite.

C’est cette organisation pléthorique du lycée, faite d’enseignements obligatoires et de modules optionnels, qui provoque ces emplois du temps soit « à trous », soit trop compacts, que dénoncent également les élèves. Mais la tâche est lourde pour les chefs d’établissement chargés de les construire, tant ils doivent en permanence arbitrer entre les desiderata des professeurs et la continuité de la journée des élèves. Les compétences des établissements et la disponibilité des locaux jouent ici un grand rôle, mais c’est aussi la réforme du lycée qu’il faudrait réexaminer à la lumière de ses différents effets.

Un lycée à deux vitesses

Il s’agit d’une responsabilité première des régions, souvent mises sur la sellette. Dans l’ensemble, il faut pourtant reconnaître l’effort considérable, tant quantitatif que qualitatif, accompli par ces collectivités, qui y consacrent une grande partie de leurs crédits. Mais, aussi soutenu soit-il, cet effort n’échappe pas entièrement à des préoccupations plus politiques, conduisant à des choix de priorités qui ne correspondent pas toujours aux urgences des lycées.

La crise climatique a en outre accru les besoins, notamment en matière d’isolation thermique. C’est en plein épisode caniculaire que 650 000 lycéens professionnels ont passé leurs épreuves du baccalauréat, ce qui avait alors peu ému les médias et les milieux officiels. Les lycées professionnels sont souvent les plus oubliés, alors que leurs conditions d’études ne méritent pas moins d’attention que celles des autres lycées.

Et plus l’état général des lycées s’améliore, plus les établissements oubliés ou moins bien traités éprouvent un sentiment d’injustice. Dans le contexte actuel de raréfaction des dotations de l’État aux collectivités, le problème n’est pas près de trouver une solution capable de dissiper rapidement ce sentiment.

Parcoursup, l’usine à gaz

La plupart des élèves décrivent cette plateforme comme une source d’angoisse plus forte que le baccalauréat lui-même. Seul l’esprit de centralisation à la française pouvait concevoir une machinerie pareille. Initiée il y a quelques années pour tenter de réguler les inscriptions trop nombreuses dans certaines disciplines (STAPS, psychologie, droit), elle fut progressivement étendue, à partir de 2018, à toutes les formations publiques et à de nombreuses formations privées.

L’objectif pouvait paraître vertueux, avec la volonté de mieux répartir les demandes entre les universités. Mais, malgré les perfectionnements apportés, le résultat ne convainc guère la majorité des lycéens. Outre l’angoisse provoquée par la difficulté à renseigner leur dossier et l’incertitude du résultat, les lycéens lui reprochent son manque de transparence. Ils ont du mal à comprendre pourquoi leurs choix sont refusés et ce qui, dans les décisions prises à travers cette plateforme, relève de son algorithme propre ou des tris effectués par les établissements. Ils ont donc le sentiment d’un arbitraire ou d’une sélection cachée.

Parcoursup induit en outre d’autres effets pervers qui accroissent le sentiment d’inégalité. La plateforme permet en effet une mobilité interrégionale accrue. En soi, c’est une bonne chose, sauf que, face à cette mobilité, les élèves sont et restent inégaux : certains ont des parents qui peuvent en assumer le coût, d’autres non. À cet égard, un système plus décentralisé, avec des échanges interrégionaux et des bourses de mobilité, serait tout aussi efficace et plus juste. La France va donc continuer à débattre des moyens à allouer à l’Éducation nationale, et tant mieux. Mais, en ce qui concerne le lycée, la question principale demeure celle de son organisation et de sa gestion, ainsi que des inégalités importantes qu’elles créent entre les jeunes. Pour que le débat soit clair, encore faut-il ne pas se tromper de diagnostic !

Jean-Paul de Gaudemar

Chronique Société - Education- Afrique