Dolto, la psy théâtrale  

par Élizabeth Gouslan |  publié le 16/10/2026

Au Lucernaire, Dolto, lorsque Françoise paraît fait revivre la grande psychanalyste d’enfants des années quatre-vingt. Une séance de rattrapage salutaire pour les plus jeunes qui ne l’ont pas connue.

« Dolto, lorsque Françoise paraît » - De : Eric Bu - Mise en scène : Eric Bu - Théâtre Le Lucernaire (Extrait de la bande annonce)

Sur scène, Sophie Forte – enfantine, ronde et comique – mime une fillette, en robe de dentelle blanche. Cette petite est aussi vive que tête à claques. Elle ne prend rien pour argent comptant, pousse les adultes dans leurs retranchements et gaffe à heures fixes. Sa mère, une grande bourgeoise royaliste, pieuse et revêche, ne l’aime pas. Son père est dans les nuages. Ses trois frères et sa sœur ne s’intéressent guère à elle. Chez les Marette, dans le vaste appartement du 16e arrondissement, on dit « père », « mère » à ses parents, on les vouvoie et on écoute Strauss dans le salon de musique avant de dîner.

Dire que Françoise, qu’on surnomme Vava, ne file pas droit est un euphémisme. Assez vite, elle ment, s’isole de ce clan catholique et conformiste, rêvasse dans sa chambre qui donne – ô signe du destin – sur la fameuse clinique du docteur Blanche où séjournèrent Maupassant et bien d’autres génies tourmentés. La folie, la mort : la petite ne trouve aucune réponse satisfaisante à ces énigmes qui la passionnent. Lorsque son grand-père décède, Vava décrète, péremptoire, qu’elle veille sur lui en restant devant la « fait-naître ». « Non, pas fait-naître, Françoise, tu veux dire fenêtre », réplique sa mère, agacée par cette erreur phonétique. Mais l’enfant insiste : il s’agit bien d’une « fait-naître », puisqu’elle forme l’espoir de ressusciter ainsi son papi adoré.

Freud, sans le savoir

Tricotages de lapsus, broderies sur mots d’esprit : Françoise fait du Freud sans le savoir. Provoquer, choquer, elle adore ! Le jour de sa première communion, endimanchée, embarrassée, Vava confie au curé : « J’estime qu’il devrait y avoir un saint Judas. Si j’ai bien compris, Jésus l’aimait beaucoup ! » Tête de l’ecclésiastique ! Et puisque, décidément, les adultes qui l’entourent sont globalement ineptes et ne comprennent rien aux enfants, elle déclare sans rire : « Plus tard, je veux être médecin d’éducation. »

On lui rétorque que ça n’existe pas ? Qu’à cela ne tienne : une thèse de pédiatrie et une psychanalyse plus tard (avec René Laforgue), cette femme hors du commun invente la psychanalyse d’enfants. D’abord à l’hôpital Trousseau, puis à son domicile-cabinet parisien du 5e, où toutes les mères débarquent débordées, affolées, démunies, en larmes, leur rejeton dépressif dans les bras. Exemple d’intuition fulgurante : à un couple qui ne comprend pas pourquoi son bébé pleure sans discontinuer, Françoise demande si, par hasard, il ne s’agirait pas d’un enfant adopté. Stupéfaits, les parents acquiescent. S’adressant alors au nourrisson avec douceur, la psy lui révèle la vérité, non sans ajouter qu’il est terriblement aimé. Stupeur : les cris compulsifs cessent sur-le-champ. Le « parler vrai », même avec les nouveau-nés, même avant la parole ? Son credo.

La psy de la radio

La suite, on la connaît : au fil des ans, elle devient la psychanalyste la plus populaire de l’Hexagone, avec son hermétique ami Lacan, dont Carlos, le fils de Françoise, disait malicieusement : « Ma mère explique absolument les mêmes choses que Lacan, mais elle, on la comprend ! » Sur France Inter, cette conteuse exceptionnelle explose les audiences, vulgarisant subtilement sa pratique, dialoguant chaque semaine avec des parents désorientés. Le pays raffole de cette femme médecin ronde, rassurante, pertinente et directe.

Le spectacle biographique du Lucernaire est une excellente initiation à sa jeunesse et à son fascinant destin. On n’y fait pas allusion à la petite controverse qui a surgi en 2020. En France, on aime déboulonner les idoles. Certains commentateurs ont donc prétendu que le Dr Dolto n’avait rien contre les relations sexuelles entre adultes et enfants. Las ! La citation exacte contredit cette absurdité. La voici : « L’initiation sexuelle des enfants par un adulte, écrit-elle, est toujours un traumatisme psychologique profond. » Comment aurait-elle pu approuver l’inceste ou les agressions pédophiles, elle qui consacra sa vie à défendre la cause des petits et des adolescents ? Adulée, efficace, magnétique, géniale, marrante, celle qu’on appelait la « petite Marette » fut adorée des Français. Trente-cinq ans après sa mort, son expérience clinique, ses trouvailles, ses apports théoriques sont intacts et sa personnalité plébiscitée.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure