Maalouf, ou le vertige de l’essentiel
Avec Le Siècle de notre métamorphose, Amin Maalouf nous oblige à prendre de l’altitude. Pendant que le monde change de paradigmes, les hommes se querellent de façon médiocre, sans réaliser les vrais défis qu’ils ont à affronter.
Le secrétaire perpétuel de l’Académie française poursuit ici la réflexion entamée avec Le Dérèglement du monde, puis Le Naufrage des civilisations, mais il franchit un seuil. Ce n’est plus seulement l’ordre géopolitique qui vacille : c’est la condition humaine elle-même qui se transforme. Ce qui advient sous nos yeux, explique-t-il, n’est pas une accélération de plus du progrès scientifique, mais un changement de nature, une métamorphose que nous ne pouvons ni arrêter ni freiner, mais que nous pourrions encore orienter, à condition d’en mesurer la singularité.
Trois forces qui bouleversent le monde
Trois forces portent ce basculement : l’intelligence artificielle, les biotechnologies et les énergies nouvelles. Maalouf les expose sans jargon ni catastrophisme de commande. Il ne prophétise pas, il éclaire. Et c’est précisément cette sobriété qui rend le constat saisissant. Car le cœur du livre* est là : entre la course exponentielle de la science et la manière dont nos sociétés sont gouvernées, l’écart ne cesse de se creuser. Nous continuons de nous penser comme des « tribus » rivales, alors que c’est la place de l’homme dans l’univers qui est en jeu. L’humanité dispose désormais de pouvoirs quasi démiurgiques, et elle les confie à des institutions conçues pour un autre âge.
La politique à la traîne
Lire Maalouf aujourd’hui, c’est mesurer jusqu’au malaise le décalage entre l’ampleur des enjeux et la petitesse des débats. Nos démocraties s’épuisent en querelles de procédure, en postures de plateau, en calculs électoraux à six mois. Les chefs d’État de la planète rejouent les rivalités du XIXe siècle avec les outils du XXIe : ils brandissent des tarifs douaniers et exacerbent des « souverainetés » nationales. Comme si la question décisive de notre temps était de savoir qui l’emportera sur qui au moment où, ailleurs, se joue l’avenir de tous. Maalouf ne polémique pas. Il ne dénonce pas, il fait voir. Il ne désigne pas de coupables, il montre une absence, celle d’une pensée politique à la mesure du siècle.
« Tout semble indiquer qu’à terme… la plupart des activités humaines seront prises en charge par la machine… L’innovation technologique avance, continûment ou par à-coups, mais inexorablement. Rien de tel pour l’évolution morale de nos sociétés », souligne Maalouf, qui manie volontiers la litote : « Quand on passe en revue les événements du début de ce siècle, on n’observe ni au niveau national ni au niveau international un monde qui s’élève dans son comportement moral… La gestion des affaires de la cité relève de l’incurie, parfois de la régression. » On croit lire Bernanos : « Dans le champ politique, l’humanité semble avoir atteint son seuil d’incompétence. »
L’urgence d’un nouvel universalisme
Le livre n’est pas désespéré. Il pose juste une question, essentielle : saurons-nous bâtir un nouvel universalisme, un nouveau récit fondateur pour l’espèce humaine, et piloter cette métamorphose à notre profit plutôt que de la laisser nous marginaliser, peut-être même nous anéantir ? Maalouf ajoute que la réponse sera tranchée avant le milieu de ce siècle. Autrement dit : par nous, et maintenant. On peut être immortel et avoir le sens de l’urgence.
Depuis Les Identités meurtrières, cet exilé du Liban, homme de toutes les rives, se méfie des appartenances qui enferment. L’auteur retrouve ici, élargie à l’échelle de l’espèce, l’intuition de toute son œuvre.
Amin Maalouf, Le Siècle de notre métamorphose, Grasset, octobre 2026, 208 pages, 20,90 €.



