11 septembre : la guerre n’est pas finie
La menace djihadiste a reculé sous les coups des armées occidentales, mais les réponses strictement militaires ont montré leurs limites et la rhétorique islamiste se répand toujours parmi les musulmans.
Plusieurs dizaines de millions de téléspectateurs de par le monde sont scotchés devant leurs écrans lorsque la tour sud s’effondre sur elle-même, à 9 h 58, heure de New York, le 11 septembre 2001. La seconde tour tombe à son tour à 10 h 28. La bascule du monde s’est opérée en moins d’une heure. Le terrorisme international entrait d’un seul coup dans les cœurs et les esprits.
Du 11 septembre à la guerre en Irak
2 mai 2011. Dans la « war room » de la Maison-Blanche, Barack Obama, Hillary Clinton, entourés d’un groupe d’officiers galonnés, regardent en direct la mort de Ben Laden, le commanditaire du 11 septembre, abattu par les forces spéciales américaines dans une maison du Pakistan.
Entre ces deux dates clés, une série de conflits vont marquer la période. Ils sont accompagnés de nombreuses dérives comme autant de cailloux que l’on a eu du mal à cacher sous le tapis.
George Bush déclare que l’heure de la riposte a sonné : l’Irak devient le cœur de « l’axe du mal ». Il monte une coalition internationale à laquelle Jacques Chirac refuse de se joindre. Les néoconservateurs américains poussent au renversement du régime autocratique de Bagdad, accusé de détenir des armes de destruction massive, en s’appuyant sur le cas de la ville kurde de Halabja bombardée au gaz sarin en 1988.
Problème : la Maison-Blanche n’a pas de plan B pour succéder à Saddam Hussein. Commencé en octobre 2001, le retrait américain s’achève en août 2021, faisant de cette intervention la plus longue expédition des États-Unis. Avec la destruction du régime de Bagdad, des pans entiers de l’armée irakienne rallient les djihadistes qui ont proclamé le « califat de l’État islamique ». L’intervention de Washington aura créé un terreau fertile pour l’implantation de Daech. Au passage, des centaines de volontaires européens accourent rejoindre les hommes du djihad en Syrie et en Irak. C’est là qu’ils préparent les attentats qui vont semer la terreur à Madrid, Nice, Londres, Bruxelles et au Bataclan à Paris. Succès militaire, l’intervention américaine est une catastrophe stratégique.
Poutine et l’Europe face au djihadisme
Au lendemain du 11 septembre, Poutine apporte un soutien sans réserve aux États-Unis ; il connaît, lui aussi, la menace islamiste : des attentats meurtriers attribués à des autonomistes musulmans tchétchènes avaient été commis en Russie au tournant du siècle. Entre 1999 et 2009, le maître du Kremlin va conduire la seconde guerre de Tchétchénie ; Grozny, sa capitale, sera à moitié rasée.
En septembre 2015, l’aviation et les forces spéciales russes viennent prêter main-forte au dictateur de Damas en lutte contre les partisans du djihad. Avant cette intervention massive en Orient, Poutine décide en 2008 d’occuper 20 % de la Géorgie pour donner un coup d’arrêt aux indépendantistes. L’annexion de la Crimée ukrainienne a eu lieu en 2014, déclenchant l’ouverture des premiers combats dans le Donbass.
Ainsi les interventions russes se mélangent. Tel un balancier, elles alternent entre des combats contre les indépendantistes de la périphérie de l’ancien espace soviétique et la guerre contre les djihadistes. En prenant le parti de l’Amérique, Poutine a brouillé les cartes : il s’est caché dans ce brouillard pour mieux masquer son projet de reconquête impériale. En rejoignant les pays en lutte contre « l’axe du mal », il pensait être invité à la table « des grands ». Il est déçu et choisit d’appliquer son propre agenda.
Dans le même temps, les pays d’Europe, comme la plupart des démocraties libérales, ont renforcé les arsenaux juridiques et sécuritaires pour contrer Daech et Al-Qaida. La surveillance numérique, la coordination des services de sécurité, la guerre secrète aussi se sont vite développées. Le coût financier de cette évolution est loin d’être négligeable ; il le restera pour de nombreuses années encore.
En adoptant ces nouvelles procédures, certains pays démocratiques n’ont pas hésité à écorner les lois habituelles de la guerre et le respect des conventions de Genève. Les États-Unis sont allés très loin dans cette dérive : kidnappings, prisons clandestines en Jordanie ou à Istanbul, internement à Guantanamo dans des conditions d’opacité totale.
Une menace djihadiste toujours présente
Aujourd’hui, le positionnement des anciennes « centrales djihadistes » a changé. Finies les opérations spectaculaires d’Al-Qaida. Désormais, l’organisation la plus importante reste l’EI, l’aura de Daech flotte encore sur des vidéos qui remontent à l’époque de l’éphémère califat créé entre l’Irak et la Syrie. L’influence déclinante d’Al-Qaida se fait encore sentir en Somalie et surtout au Sahel, via le Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM).
Pour la France, c’est là que tout a commencé. À la demande des autorités maliennes, François Hollande décide en janvier 2013 une intervention pour bloquer les colonnes djihadistes qui menacent Bamako. Le geste stratégique du président français a permis de faire reculer la menace le temps de l’opération Barkhane ; elle reviendra après le départ des forces françaises lorsque les mercenaires russes de Wagner sont venus épauler les militaires maliens qui s’étaient alors emparés du pouvoir.
On pourrait évoquer l’après-11-Septembre comme une succession de guerres marquées par un grand nombre de succès tactiques. Dans bien des endroits, la menace djihadiste a, en effet, reculé, mais elle n’a pas disparu. D’une part, les réponses strictement militaires ont montré leurs limites, le piège tendu par Ben Laden et ses comparses n’était-il pas justement de provoquer le déchaînement de la foudre pour recruter encore davantage ? D’autre part, la rhétorique islamique se répand toujours en direction des musulmans résidant en Occident. On la trouve sur le « dark web », elle fascine les « loups solitaires ». Pour les services de sécurité, la traque numérique ne cessera jamais.
« Aucun professeur ne doit avoir peur d’exercer son métier. » Ce commentaire du ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, à la suite de la condamnation d’un parent d’élève ayant proféré des menaces de mort contre une professeure de CM2 en dit long. Aurait-il dit la même chose si un certain Samuel Paty n’avait pas été égorgé le 16 octobre 2020 par un ancien réfugié tchétchène ?
Le terrorisme n’a pas gagné sur le terrain. Ce qui reste aujourd’hui, c’est la peur. Justement.



