68 ? Mais…
Que vaut vraiment le parallèle qu’on fait, ici et là, entre les événements de mai 1968 et ceux d’octobre 2026 ? Pas grand-chose, en fait…
Bien sûr, la comparaison est tentante. En 1968, une protestation locale et minoritaire débouche sur un mouvement d’ampleur ; une erreur policière commise le 3 mai déclenche une série de manifestations qui tournent à l’émeute au Quartier latin ; 58 ans plus tard, le même mécanisme conduit lui aussi à l’embrasement, cette fois sur la rive droite. Comme le 10 mai 1968, quand la police met plusieurs heures à reprendre les barricades de la rue Gay-Lussac, le 17 octobre, les forces de l’ordre sont débordées et la bataille laisse derrière elle un paysage de désolation.
En mai 1968, Pompidou part en Afghanistan au début des événements, et de Gaulle est en visite en Roumanie. En 2026, le président de la République est absent pour une tournée dans les pays du Golfe. En mai 68, la violence de l’affrontement suscite un mouvement de solidarité syndicale et les centrales, CGT et CFDT, lancent un mot d’ordre de grève nationale. En octobre 2026, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, appelle aussi les salariés à arrêter le travail. Et dans les deux cas, une génération nouvelle, avec ses codes et ses slogans inventifs, naît à la politique dans un vaste mouvement de révolte, au milieu de l’incompréhension des adultes.
Une mobilisation nationale sans équivalent en 2026
Pourtant, le parallèle s’arrête là. En 1968, la protestation devient nationale, quelque 10 millions de salariés sont en grève et installent pour un mois le mouvement social le plus puissant de l’histoire française. Le pays est arrêté faute d’essence ; dans les usines, les bureaux, les lycées, les universités, les lycées, les Français se lancent dans une frénésie de discussion politique et de remise en cause de toutes les autorités. Le vertige de la révolution s’empare de l’opinion, qui en restera marquée pour des décennies. En 2026, il faut le dire sans ambages, nous en sommes très loin…
Des gouvernements aux marges de manœuvre différentes
Aussi bien, en 1968, le principal parti de gauche, le Parti communiste, à la différence de la France insoumise, cherche à canaliser le mouvement, à empêcher la jonction entre étudiants et classe ouvrière, à limiter les agissements des « groupuscules », et à ramener les grévistes à un compromis social. Le gouvernement laisse passer l’orage, puis négocie et accepte de fortes concessions, rendues possibles par une situation financière saine et une croissance économique rapide. En 2026, LFI souffle sur les braises et le gouvernement ne dispose d’aucune marge budgétaire, tenu en laisse par ses créanciers et handicapé par une croissance atone.
En 1968, un moment déconcertées, les deux têtes de l’État, le général de Gaulle et Georges Pompidou, quoiqu’en désaccord tactique, réussissent à éteindre l’incendie et à se rétablir. En 2026, une macronie en fin de parcours et aux abois ne sait comment faire face à ce mouvement pourtant d’une bien moindre ampleur.
Enfin, les révoltés de 1968 respirent l’optimisme et la confiance dans la lutte, convaincus qu’un avenir meilleur s’ouvrira devant eux. En 2026, les contestataires vivent dans la crainte et ne voient dans l’avenir que menaces et régressions, cherchant surtout à préserver les acquis et à étudier et travailler dans des conditions normales. Deux époques, somme toute, et deux mouvements fort différents, sinon dans leur apparence, en tout cas dans leur essence.
Le risque d’une réaction électorale conservatrice
À moins qu’un point commun ne les réunisse, in fine, ce qui ne serait pas une bonne nouvelle. En mai 1968, la prolongation des manifestations et la persistance des violences avaient retourné une opinion a priori favorable ; en juin, les élections avaient assuré le triomphe du parti conservateur et donné à la droite gaulliste sa plus forte majorité historique.
Aujourd’hui, le même mouvement de réaction peut produire le même effet et entraîner la victoire du parti le plus répressif. Avec cette seule différence : cette fois, les leaders du parti de l’ordre ne s’appellent pas de Gaulle et Pompidou, mais Le Pen et Bardella.



