À la Saint Napoléon, jouez de l’orphéon !
De 1806 à 1814, le 15 août fut à la fois le jour de la Fête nationale et la Saint Napoléon. L’occasion de réfléchir à la place de la musique dans le dispositif impérial.
Napoléon Bonaparte aimait-il la musique ? On pourrait jouer sur le mot, dire qu’il la connaissait sur le bout des doigts quand il s’agissait de gagner des batailles, de gouverner, de déjouer des complots. Mais pour le reste ? Alors que le 15 août fut pendant huit années le jour de sa fête – il imposa le remplacement de l’Assomption, chère aux catholiques, par la célébration de sa personne –, explorer la relation que l’empereur entretenait avec l’art des sons peut ouvrir des perspectives d’analyse.
Du tambour aux opéras impériaux
Militaire de carrière, l’empereur adorait le tambour. « En campagne, chaque matin, les troupes étaient réveillées par une marche, la Diane et le Rigodon, nous rappelle Guy-Joël Cipriani, ancien percussionniste soliste à l’Opéra de Paris. Napoléon voyait dans cette pratique une bonne façon de faire vivre la discipline quotidienne et de donner du courage aux soldats, surtout quand le bruit du canon se faisait plus fort ou quand il s’agissait de replier en bon ordre. Mais il avait pour le tambour une passion véritable, comme si l’instrument parlait à sa place. Il a même fait composer la boiteuse, une marche pour les éclopés, comme un hommage aux blessés qui lui restaient fidèles. » Mais le goût musical de l’empereur allait bien au-delà du bivouac et des combats.
« Tous les témoignages concordent : Napoléon chantait faux, écrit Thierry Lentz dans son ouvrage Napoléon, dictionnaire historique paru chez Perrin. On en a parfois déduit qu’il n’avait pas l’oreille musicale et qu’il se désintéressait de cet art dont il estima pourtant, dans un écrit de jeunesse, qu’il « console, réjouit, ébranle agréablement » (discours de Lyon, 1791). Outre qu’il assista à de très nombreuses représentations d’opéras, voire de concerts instrumentaux, il eut dans ce domaine une véritable politique, organisant les institutions, donnant des moyens financiers, stimulant les artistes, accueillant à Paris les compositeurs étrangers – surtout les Italiens car il était friand de leurs travaux –, commandant des œuvres, entretenant plusieurs institutions musicales au sein de sa Maison. » Le nombre d’écoles de musique a bondi sous son règne. Il fut même question d’ouvrir des conservatoires dans les régions, sur le modèle de celui de Paris, ce qui pourrait faire passer l’empereur pour un pionnier de la décentralisation de l’enseignement musical. Napoléon, dans ce secteur aussi, sut innover.
Les compositeurs au service de l’Empire
Mais si l’on regarde d’un peu plus près la liste des compositeurs soutenus par le régime, c’est la continuité qui l’emporte. François-Joseph Gossec (1734-1829), adoré par Marie-Antoinette, André Grétry (1741-1813), Étienne-Nicolas Méhul (1753-1817), Nicolas Dalayrac (1753-1809), avaient tous connu le succès avant 1789. On pourrait ajouter que, francs-maçons à une époque où le jeune Grand Orient de France était un repaire d’aristocrates, ils avaient été les piliers de l’Ancien Régime. Faut-il en déduire que les musiciens avaient été plus habiles au retournement de veste que d’autres artistes, Gossec et Méhul parvenant même à poursuivre leur carrière sous la Restauration ?
En vérité, Napoléon considérait la musique avant tout comme un des symboles du régime impérial, et pour ses sujets comme un art d’agrément. Il lui déniait tout rôle politique. Aussi bien traitait-il les compositeurs avec plus de tolérance que les écrivains. Quand ceux-ci faisaient l’objet d’une surveillance accrue – Germaine de Staël, pour ne prendre qu’un exemple, dut pendant longtemps se tenir éloignée de Paris –, ceux-là pouvaient avoir servi d’autres causes sans en subir de préjudice.
Beethoven face à l’Empire napoléonien
Dans les pays allemands, la musique tenait une place bien plus grande. Peut-être sous l’influence de la Réforme qui lui confère un rôle essentiel dans l’expression de la foi, elle portait la ferveur de chacun jusqu’à l’incandescence et pouvait mobiliser les énergies collectives. Admirateur de Bonaparte, en qui il voyait un homme de liberté, Beethoven a débaptisé sa troisième symphonie, écœuré par le passage du Consulat à l’Empire en 1804. Bien entendu, ce n’est pas ce choix qui a fait basculer toute l’Europe centrale. Mais il a marqué. Pastichons François-René de Chateaubriand : « C’est en vain que Napoléon prospère, Ludwig est déjà né dans l’Empire. »



