Affaire Dreyfus : la saga Zola
Au Studio Raspail, la pièce de Cliff Paillé, Zola, la rage à l’encre, décrit comment l’immense romancier descendit dans l’arène, au milieu des insultes antisémites, pour obtenir la réhabilitation d’un obscur capitaine juif.
Le théâtre est flambant neuf. Dans les Années folles, Helena Rubinstein fonda ici même, au 216 boulevard Raspail, le Théâtre des Américains. Fermé, abandonné, ce lieu mythique de la bohème de Montparnasse se réveille d’un long sommeil. La fée Florence Méaux a décidé de le restaurer tout en conservant l’esprit Art déco des origines : acajou, velours, fauteuils de cuir blanc et murs rose thé. C’est Cliff Paillé, auteur, acteur et metteur en scène, qui essuie donc les plâtres du Studio Raspail. Bonne recrue : il a récemment mis en scène un fascinant face-à-face entre Van Gogh et Gauguin. Il raffole du XIXe siècle et le sujet de sa nouvelle pièce est tout entier contenu dans le titre : Zola, la rage à l’encre.
Zola face à l’Affaire Dreyfus
Parce que l’époque voit resurgir de vieux démons, rien n’est plus salutaire que de se replonger dans les méandres de l’Affaire Dreyfus. En France, on compte peu de fictions sur le sujet. Avec son sobre, remarquable et précis J’accuse, Roman Polanski eut l’excellente idée de prendre pour héros le colonel Picquart, celui qui démasqua patiemment le complot des militaires. Cliff Paillé, qui joue Zola, adopte un autre angle. C’est le regard que porte le grand écrivain sur l’affaire qui importe ici.
Car l’auteur de Nana n’a pas tout de suite rejoint le camp des dreyfusards. À l’époque, il hésite. Les Rougon-Macquartl’ont épuisé, sa chère épouse est bien triste de devoir supporter Jeanne, la maîtresse qu’Émile a installée tout près de leur appartement et qui est enceinte de lui. « Pas un jour sans une ligne », sa devise, le rend malade. Vingt ans enchaîné à sa table de travail : un forçat des lettres.
À la question « qu’est-ce qu’un écrivain ? », Victor Hugo répond : « Quelqu’un qui est plus doué pour comprendre la vie des autres que pour vivre la sienne ». Zola est d’accord, évidemment. Mais les autres le comprennent-ils, lui, qui a la rage de l’encre ? Malgré son immense popularité, l’Académie française rejette toujours sa candidature. Treize refus ! Presque un record.
« J’accuse » ou l’engagement total
C’est dans ce contexte qu’il prend sa plume pamphlétaire. Et quelle plume ! Un sabre, une épée, un fusil à répétition. Désormais, c’est décidé, la politique le passionne. Avec son ami avocat Fernand Labori (Alexandre Cattez), il pratique chaque jour l’introspection. Et d’abord, ces juifs qu’Édouard Drumont assassine dans son haineux torchon La Libre Parole, qu’ont-ils fait pour subir tant d’insultes ? L’intellectuel s’interroge. En France, ils sont moins de 100 000. Rien ne justifie une telle focalisation. Dès lors, la conclusion s’impose à lui : l’antisémitisme n’est rien d’autre qu’une aberrante, absurde et maladive obsession.
Alors, il frappe fort. Trois tribunes dans Le Figaro, dont le fameux « Pour les juifs », qui défie les antisémites. Quatre ans qu’on refuse d’innocenter Alfred Dreyfus, militaire publiquement dégradé dans la cour des Invalides sous les invectives d’une foule haineuse. Tout le monde sait qu’il n’a communiqué aucun rapport confidentiel aux Allemands, qu’il n’est nullement un espion à la solde de l’ennemi. Alors, excédé, et malgré les conseils de prudence que lui prodigue son avocat, le grand écrivain passe à la vitesse supérieure. Ce sera, dans L’Aurore, le sublime « J’accuse », implacable dénonciation de tous ceux qui salissent l’honneur du capitaine et, ce faisant, de la nation française.
Au passage, on apprend que les percutantes anaphores du « J’accuse » ont été élaborées par l’ami journaliste Bernard Lazare. La suite ? On la connaît. Zola suscite un torrent de lettres abjectes et d’imprécations. On lui intente un procès où il écope d’un an de prison ferme. À l’instar de Hugo, il préfère s’exiler et choisit Londres. Quand Dreyfus est gracié, l’écrivain enrage : la grâce, c’est pour les coupables. Ce n’est qu’à la réhabilitation du capitaine que l’auteur de Germinal, soulagé, écrira dans son journal intime : « Je suis fier et heureux ».
Fier et heureux, il peut l’être. La genèse de cette affaire, dont Freud écrira qu’elle est structurée comme une psychose de masse, Cliff Paillé et Alexandre Cattez, tour à tour révoltés et inspirés, la restituent étape par étape. Édifiant.
(Au Studio Raspail, 216 boulevard Raspail, Paris 14e, tous les mardis et mercredis à 21 h jusqu’au 24 juin.)



