Affaire Fedorova : la guerre hybride, mode d’emploi

par Pierre Benoit |  publié le 05/08/2026

Spectaculaire, l’expulsion de l’influenceuse russe n’est qu’une étape dans la guerre de l’ombre que se livrent la France et la Russie à propos de l’Ukraine.

Un rassemblement avait été organisé devant les locaux de CNews à Paris pour protester contre la présence régulière de la propagandiste russe Xenia Fedorova, le 3 juin 2026. (Photo Myriam Renaud / Hans Lucas via AFP)

Xenia Fedorova ne reviendra pas en France. Le tribunal administratif de Paris a rejeté, lundi 3 août, le recours en référé que la chroniqueuse pro-Kremlin avait introduit au lendemain de sa demande d’expulsion et du gel de ses avoirs. L’ancienne dirigeante de la chaîne RT France (ex-Russia Today) conteste toujours la décision d’assignation à résidence qui lui avait été signifiée le mercredi 29 juillet dernier. Elle dénonce encore et encore une « censure des opinions qui ne correspondent pas au discours officiel ».

Xenia Fedorova expulsée de France

Par avance, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, avait lancé un tir de barrage en affirmant que « Madame Fedorova est une citoyenne russe venue en France comme agente d’influence pour relayer la propagande russe avec les méthodes du Kremlin, perturbant ainsi notre débat public ». En mars 2022, deux semaines après le début de l’offensive lancée contre Kiev, le Conseil de l’Union européenne avait interdit aux médias russes officiels comme Sputnik et RT toute diffusion sur le Vieux Continent. Depuis lors, de nombreux eurodéputés ont demandé des sanctions contre la « propagandiste » russe pour son « narratif manipulatoire » sur la situation en Ukraine.

Après la fermeture des bureaux de RT à Paris, Xenia Fedorova avait trouvé à s’exprimer au sein du groupe du milliardaire conservateur Bolloré. Elle signait une chronique dans l’hebdomadaire Le Journal du dimanche et avait table ouverte sur Europe 1 comme sur CNews.

Macron avait, lui aussi, qualifié la chroniqueuse russe de « propagandiste ». C’est peu dire que beaucoup de temps est passé avant de parvenir à cette clarification juridique. Il faut sans doute y voir un jalon dans la perspective de la campagne présidentielle. Et, plus sûrement encore, une difficulté à trancher face à quelqu’un qui a eu tôt fait de se présenter comme « une martyre de la liberté d’informer », alors même que l’on chercherait en vain une once de pluralisme dans les médias du groupe Bolloré où elle s’exprimait il y a peu.

Ce n’est pas l’avis du directeur de Reporters sans frontières, Thibaut Bruttin, qui relève que le départ de la chroniqueuse russe est une « mesure salutaire pour notre espace informationnel ». Son discours de désinformation était une évidence : « Depuis des mois, en prime time, nous avions droit à une ingérence à travers cette personne », poursuit Bruttin, soulignant au passage que Xenia Fedorova avait été jusqu’à présenter la guerre d’Ukraine comme un conflit social.

La Russie intensifie sa guerre hybride

Désinformation, déstabilisation. L’affaire Fedorova restera comme un cas d’école dans les stratégies d’influence visant à saper la confiance des Européens envers leurs institutions, et ce, au moment précis où la Russie peine à inverser en sa faveur le rapport de force sur le terrain.

Si la guerre informationnelle intervient avec une telle acuité, c’est aussi parce que la renommée de Xenia Fedorova dépasse largement le cadre de la France. Depuis des mois maintenant, les services de sécurité ont constaté que la Russie de Poutine accentue sa guerre hybride contre l’Europe solidaire de l’Ukraine. Au cœur de ce champ de bataille jamais nommé comme tel : les pays baltes, la Pologne et la France.

En janvier dernier, un incendie d’origine criminelle s’est déclaré sur le site industriel de Thales à Plouzané, en Bretagne, situé à quelques kilomètres de Brest : on y fabrique des équipements de lutte anti-sous-marine et des pièces pour les avions Rafale. Depuis lors, les opérations de cyberespionnage sont en augmentation constante. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a identifié l’équipe du renseignement russe (FSB) qui coordonne ces infiltrations numériques. Il s’agit de l’unité 61240. Cette révélation et quelques autres ont été faites devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale par Céline Berthon, directrice de la DGSI, le 3 juin dernier.

Au cours des deux dernières années, les usines à trolls russes ont multiplié leurs attaques contre la France sur des sites administratifs, voire sur ceux de certains hôpitaux. Il faut aussi ajouter les survols réguliers de drones à l’approche de ce que les militaires appellent les « sites sensibles ». On l’a vu dans l’Hexagone, mais aussi au Danemark, dans les pays de la mer Baltique et au-dessus de la Roumanie. Flanc nord-est, flanc sud-est de l’OTAN. Mais aussi la France, pièce maîtresse du front anti-Poutine, avec la création de la « coalition des pays volontaires » pour sécuriser l’Ukraine après la signature d’un accord sur la fin du conflit.

Une confrontation multidimensionnelle

La guerre hybride de la Russie contre la France vient, à l’évidence, de franchir un palier. La convocation, en plein mois de juillet, du chargé d’affaires de Poutine au Quai d’Orsay en est le signe symbolique.

Survols de drones, cyberattaques, tentatives de sabotage, arraisonnements de navires russes appartenant à la « flotte fantôme » de Poutine, nouvelles sanctions européennes contre le Kremlin. Aucun cadeau de part et d’autre.

La guerre hybride n’est ni un conflit de basse intensité ni une étape vers une guerre de haute intensité. À l’exception du feu, elle réunit presque tous les aspects d’une guerre multidimensionnelle : il suffirait d’augmenter toutes ces dimensions pour atteindre très vite le niveau d’un affrontement total. Mais ce n’est pas son but principal. Son objectif est de faire peur, d’instiller le doute au sein des populations, de faire croire que l’agresseur est l’agressé en bâtissant des réalités virtuelles pour mieux embrouiller les esprits.

Pierre Benoit