Afrique : le colonialisme transactionnel de Trump
En Afrique comme dans d’autres pays en développement, Trump substitue à l’aide au développement une nouvelle forme de colonialisme fondée sur les seuls investissements rentables. Face au modèle chinois fondé sur la dette, la lutte est de plus en plus féroce.
L’un des premiers gestes géopolitiques du président américain au début de son second mandat fut la dissolution de l’USAID, la puissante agence d’aide au développement dont dépendaient de nombreux pays africains, notamment dans les domaines de la santé et de l’alimentation. Une page se tourne donc dans la politique américaine d’aide au développement, non seulement sur le plan financier mais, plus fondamentalement, dans la conception même des relations entre les États-Unis et le reste du monde, quel que soit le niveau de développement des pays concernés.
La doctrine MAGA trouve désormais sa traduction stratégique la plus aboutie dans un principe simple : renforcer les États-Unis en développant leurs intérêts stratégiques plutôt que contribuer au développement de leurs partenaires. La disparition de l’USAID est ainsi le résultat d’un choix politique délibéré. Désormais, c’est l’USDFC (US Development Finance Corporation) qui joue le rôle principal dans la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie. Sa méthode : ne soutenir que les projets qui répondent aux intérêts stratégiques américains et présentent une rentabilité financière. Le changement est de taille : il ne s’agit plus seulement du fameux « I want my money back », mais de la recherche systématique d’un retour sur investissement.
Le profit comme politique étrangère
Les États-Unis suivent ainsi une logique coloniale à l’égard des pays en développement, dans la mesure où ils utilisent leur puissance pour imposer leurs propres objectifs. La forme de cette domination diffère toutefois du colonialisme classique fondé sur la puissance militaire ou du néocolonialisme chinois reposant avant tout sur la puissance financière. Elle fonctionne sous la forme des « deals » chers à Donald Trump, c’est-à-dire d’investissements dont la seule justification est la rentabilité attendue.
La notion d’« aide », voire même celle de prêt remboursable, est remplacée par celle d’un investissement rentable, dans le cadre d’une transaction dont les États-Unis seront, en réalité, les principaux bénéficiaires, même si leur partenaire peut théoriquement y trouver son compte. En Afrique, cela apparaît d’autant plus clairement que Washington cible en priorité les minerais critiques et les hydrocarbures du continent. Ce qui est versé aux pays concernés constitue le prix de l’accès aux ressources ; la véritable valeur ajoutée, produite par leur transformation industrielle, est destinée à générer le retour sur investissement recherché. Par définition, ce colonialisme transactionnel exclut donc toute logique d’aide ou de soutien au développement.
Trump est ainsi engagé dans un double combat : sécuriser l’approvisionnement de son pays en ressources stratégiques — cuivre, cobalt ou terres rares — et réduire la domination chinoise dans ces secteurs. Pékin domine encore largement ce marché mondial, tant dans l’extraction que, plus encore, dans le raffinage et la transformation industrielle. Pour les États-Unis comme pour l’Europe, la réindustrialisation est devenue une nécessité stratégique. Le colonialisme transactionnel s’inscrit donc, avec les droits de douane, dans la boîte à outils mobilisée par Trump pour atteindre cet objectif.
Au cœur des rivalités, la guerre des corridors
L’une des premières interventions majeures de l’USDFC a concerné l’Angola et la RDC à travers le « corridor de Lobito », axe ferroviaire destiné à acheminer les minerais du Katanga congolais et de la Zambie vers le port angolais de Lobito.
Les enjeux sont considérables. Le nouvel outil de Trump semble prêt à investir jusqu’à un milliard de dollars, avec le soutien de la Banque mondiale. Le réseau ferroviaire existe déjà en Angola — ironie de l’histoire, il a été construit à l’origine par les Chinois — mais les tronçons congolais et zambiens demeurent incomplets, empêchant une exploitation optimale des ressources minières.
La transaction procurera un revenu à ces pays, mais l’objectif américain est bien de mettre en place un investissement doublement rentable : par les revenus générés directement et par la maîtrise d’une chaîne de valeur industrielle permettant de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine.
L’intérêt manifesté par Trump ces derniers mois pour la RDC et son implication dans un processus de paix largement artificiel au Kivu trouvent ici leur explication : exploiter, dans les meilleures conditions possibles, le coltan de l’Est congolais ou le cobalt du Katanga. Pour Trump, peu importe que la guerre entre la RDC, le Rwanda et les rebelles du M23 soit réellement terminée, dès lors qu’il peut conclure un accord en ce sens avec Félix Tshisekedi, le président congolais.
Pendant ce temps, à l’autre extrémité du corridor de Lobito, dans l’est de l’Afrique australe, la Chine négocie avec la Zambie et la Tanzanie afin d’acheminer les mêmes minerais vers le port de Dar es-Salaam.
Deux modèles de domination en concurrence
Deux formes de néocolonialisme sont donc en train de s’affronter : l’une financière pour la Chine, l’autre transactionnelle pour les États-Unis. Ces deux puissances, qui aiment rappeler qu’elles n’ont jamais colonisé l’Afrique, le font désormais sans complexe par d’autres moyens.
À quelques exceptions près, les pays concernés ne savent pas ou ne veulent pas s’y opposer. Les causes de cette impuissance — ou de cette faiblesse politique — sont connues : absence de vision stratégique du développement, élites vivant d’une économie de rente, endettement massif et corruption systémique. Tant que ces conditions perdureront, le colonialisme transactionnel de Trump pourra prospérer.



