Allemagne : à droite toute, droit dans le mur
À vouloir couper l’herbe sous le pied de l’extrême droite, les droites européennes semblent surtout lui préparer le terrain. L’Allemagne en offre aujourd’hui une démonstration saisissante. La droite finirait-elle tout simplement par s’effacer ?
L’histoire ne se répète pas, mais il lui arrive de bégayer. Ainsi, à l’issue d’un sombre week-end électoral, quelques chiffres résument l’inquiétante équation du moment. À Berlin, ville-État, les partis de gauche – Die Linke, SPD et Grünen – sont majoritaires et domineront le Rathaus, à l’issue d’une campagne efficace de la future maire, Elif Eralp, centrée notamment sur les besoins de logement. À contre-courant de la poussée de l’AfD dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, où elle totalise 38,2 % des suffrages, quinze jours après avoir conquis la Saxe-Anhalt.
La comparaison avec les élections de novembre 1932 n’est pas raison.
Il n’empêche. Quand les villes, à commencer par les grandes métropoles européennes, résistent à la poussée de l’extrême droite, les campagnes semblent s’y abandonner avec une facilité déconcertante. Une note de Henning Knippelmeyer pour la Fondation sociale-démocrate Friedrich Ebert, consacrée aux résultats électoraux en Saxe-Anhalt, soulignait « une spécificité est-allemande mais surtout un clivage entre villes et campagnes ».
C’est le premier enseignement de ces revers démocratiques qui s’accumulent au cœur de l’Union, mais pas seulement. Budapest a toujours résisté à Orbán quand la Hongrie des bourgs et des campagnes lui était acquise. Ce fut, et c’est encore, le cas en Pologne, où le gouvernement de Donald Tusk et le président Karol Nawrocki, que tout oppose, incarnent à leur manière cette confrontation des vécus et des aspirations. Et pourtant, serait-on tenté d’écrire, ce n’est pas faute de moyens consacrés par l’Europe à l’agriculture et à la ruralité.
À force de jouer avec le feu
Autre clé pour comprendre cette évolution préoccupante : l’affaiblissement des droites traditionnelles, qui ont progressivement brouillé leur identité libérale et démocratique à force de courir après les extrêmes droites.
Friedrich Merz est certes loin d’avoir l’autorité politique d’un Helmut Kohl ou d’Angela Merkel. Surtout, il n’a pas toujours pris la mesure de certains grands enjeux géostratégiques, qu’il s’agisse de la résistance de la Jeune Europe à l’impérialisme de Poutine ou des rapports complexes avec la Chine. Il a également laissé s’accroître, sinon favorisé, une certaine porosité au Bundestag en fragilisant le « pare-feu », l’équivalent allemand de notre cordon sanitaire.
À chaque concession culturelle ou idéologique faite à l’AfD, celle-ci a poussé son avantage plus loin, jusqu’à revendiquer la « remigration », terme lourd de résonances historiques. Spécificité allemande ou dérive que l’on retrouve jusque dans les rangs du PPE à Strasbourg et Bruxelles, sous la houlette de l’Allemand Manfred Weber et de son premier vice-président français, François-Xavier Bellamy ? À l’heure d’établir les responsabilités et de s’interroger sur l’avenir des droites européennes, la question n’est pas secondaire.
Leçon allemande, leçon française aussi. Bruno Retailleau, parmi d’autres, multiplie les propositions de rupture avec l’ordre institutionnel et l’État de droit s’il devait être élu. Ce n’est pas sans raison qu’Éric Ciotti l’appelle à le rejoindre dans le sillage du RN.
Même logique lorsque Sébastien Lecornu propose de différer l’accès des immigrés à certaines prestations sociales : Jordan Bardella peut aussitôt saisir la balle au bond pour réclamer d’aller plus loin. Si nous sommes tous au pied de la vague, la droite traditionnelle semble déjà en avoir subi les premiers assauts.
L’Ukraine, ligne de fracture
C’est le troisième et dernier enseignement majeur qui nous vient de Schwerin et des faubourgs de Berlin : le vote pour l’extrême droite se nourrit aussi du recul de la volonté de faire face à Poutine.
Nos confrères des Échos évoquent un sondage préoccupant selon lequel 62 % des habitants du Land considèrent que « la Russie n’était pas vraiment un danger ». Une opinion qui nourrit l’hostilité au soutien apporté à l’Ukraine agressée et les critiques contre les quelque 11 milliards d’euros engagés en 2026 à cette fin.
Le constat est d’autant plus préoccupant que ce vaste territoire peu peuplé – 1,6 million d’habitants et la plus faible densité des seize Länder – n’est pas aussi démuni, sans être riche pour autant, que la Saxe-Anhalt et bénéficie de la proximité de Berlin et, surtout, de Hambourg.
Dans ces conditions, la gauche sociale-démocrate de la ministre-présidente sortante, Manuela Schwesig, réalise un score honorable de 35,5 %, inférieur à celui de l’AfD mais suffisant pour contenir celle-ci avec les autres partis de gauche, tandis que la CDU de Merz s’effondre au point de ne pas atteindre les 5 % requis.
Mais là encore, la campagne habile de « la femme contre les Bleus » – Die Frau gegen Blau – ne fut pas exempte d’ambiguïtés. Manuela Schwesig s’est gardée de mettre en avant son appartenance au SPD et la participation de celui-ci à la coalition gouvernementale. Elle a également constaté, sans véritablement prendre position, que « beaucoup » de ses concitoyens ne soutenaient pas l’Ukraine et souhaitaient la réactivation du gazoduc Nord Stream entre la Russie et l’Allemagne.
Ne pas approuver, mais ne pas condamner non plus, pour ne pas heurter une partie de l’électorat. Or c’est précisément dans cet entre-deux, que l’on retrouve dans une partie du SPD et des Grünen, que peut prospérer le discours de l’extrême droite. Réalité allemande, sans doute, mais dont on aurait tort de penser qu’elle ne pourrait pas s’étendre demain ailleurs dans l’Union.



