Allemagne : la vague brune qui vient de l’est

par Pierre Benoit |  publié le 21/09/2026

Après la secousse du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt, le séisme AfD vient de connaître une nouvelle réplique. La série noire continue pour Friedrich Merz, mis en difficulté par les électeurs de l’ancienne RDA.

Alice Weidel (à droite), co-présidente du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), et Kristin Brinker (à gauche), candidate principale de l'AfD à Berlin, célèbrent les premiers résultats des urnes pour le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, lors de la soirée électorale, le 20 septembre 2026. (Photo RALF HIRSCHBERGER / AFP)

L’élection dimanche pour le renouvellement du parlement de Mecklembourg-Poméranie voit l’extrême droite dépasser les 37 % de suffrages, contre moins de 17 % lors du précédent scrutin en 2021. En revanche, dans la ville-État de Berlin – second scrutin de ce dimanche 20 septembre –, les résultats sont contrastés : la gauche radicale conduite par Die Linke s’approche des 26 % contre 20 % pour les socialistes du SPD. Dans la capitale, la formation populiste flirte avec les 15 %, dépassant de 5 points au moins son dernier score de 2023. La cheffe de file de Die Linke convoite la mairie. D’origine turque, Elif Eralp a déjà été comparée à Zohran Mamdani, l’actuel maire de New York. Elle s’est démarquée des dérapages antisémites qui ont pu émailler certains meetings de son parti, s’engageant à faire de Berlin une capitale qui préservera la mémoire juive.

L’AfD progresse encore dans l’Est

Trois scrutins en quinze jours, et, par trois fois, une percée spectaculaire des populistes allemands partisans d’une « remigration » des travailleurs étrangers, la fin du soutien à l’Ukraine, la paralysie de l’Europe. Sans surprise, Alice Weidel a enfoncé le clou : « nous sommes la principale force politique d’Allemagne ». Une fois encore, la cheffe de l’extrême droite a lancé un appel pour briser le cordon sanitaire toujours en vigueur en Allemagne, les formations traditionnelles refusant toute alliance avec son parti qui juge indispensable de reprendre l’écriture de la période nazie.

L’échec le plus cinglant du chancelier Merz apparaît dans toute son ampleur en Poméranie, cette région du nord de la Baltique qui appartenait à l’ancienne RDA. Ici, l’AfD a coiffé toutes les formations d’une courte tête, même si les socialistes, avec 36 % des suffrages, vont garder le contrôle de la région en bouclant des accords avec d’autres formations de gauche. Ce qui frappe, c’est l’effondrement complet des conservateurs : la CDU ne parvient même pas à franchir la barre des 5 % pour obtenir des sièges au sein du parlement régional. Du jamais vu depuis 1949.

Friedrich Merz sous pression

Depuis le début de l’année, l’Allemagne a traversé cinq scrutins régionaux au total, deux Länder situés à l’ouest du pays, trois autres dans ce qui fut la RDA. À chaque fois, le score de l’AfD a fait des bonds en avant, doublant souvent son score par rapport aux précédentes mandatures. Le record absolu fut la récente percée de l’extrême droite le 6 septembre avec 44,5 % dans le Land de Saxe-Anhalt. Il en a été de même ce dimanche 20 septembre. « L’AfD a profité de l’effritement du vote conservateur de la CDU face aux réformes en cours, note la politiste de l’Ifri Jeannette Süss. Cela se voit dans les transferts de voix. Mais l’AfD parvient aussi à siphonner des suffrages dans tous les partis comme le FDP, le Parti libéral-démocrate en voie de disparition, un peu aussi sur le SPD. Enfin, ce sont surtout les abstentionnistes que ce parti parvient à mobiliser. »

Seize mois à peine après son arrivée au pouvoir, le chancelier Friedrich Merz reçoit une claque magistrale. Dans un premier temps, il a parlé sans détour de « désastre électoral ». Il a aussi annulé son voyage à New York à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU. Et puis, à l’issue de la réunion de crise tenue dans la soirée, le chancelier conservateur a manifesté sa ferme volonté de maintenir le chantier des réformes.

Ainsi, malgré le « désastre » du 20 septembre, le chancelier ne tombera pas, prédit la chercheuse Jeannette Süss. « Merz est en chute libre depuis des mois. Mauvais communiquant, souvent hautain, le chancelier est arrivé au pouvoir avec une grande promesse de réformes pour relancer l’économie, alléger la dépense publique, relâcher le frein à l’endettement. La CDU estime que plusieurs de ces réformes n’ont pas encore porté leurs fruits. Merz veut continuer. Le plus intéressant est que sa prise de position a aussitôt été suivie par le vice-chancelier et ministre des Finances Lars Klingbeil du SPD, qui a confirmé que l’équipe au pouvoir avait engagé des réformes inconfortables et qu’il va falloir serrer les dents. On est loin des rumeurs de démission. »

Le poids persistant de l’ancienne RDA

L’autre leçon des scrutins qui ont émaillé l’année en cours est qu’elle a fait réapparaître un fantôme que l’on avait peut-être un peu vite oublié. À ce stade, les votes les plus massifs en faveur de l’extrême droite populiste se concentrent le plus souvent à l’est du pays, une région largement désindustrialisée, où l’on a du mal à considérer les Russes comme des ennemis. Ce qui ressurgit derrière ce vote en faveur d’un parti anti-migrants et prorusse, c’est le contour géopolitique de l’ancienne RDA balayée après la chute du mur de Berlin. Le vote de dimanche à Berlin en apporte une nouvelle preuve : dans les arrondissements situés dans l’ouest de la capitale, le vote CDU est toujours vivace. L’AfD, en revanche, cartonne dans les quartiers de l’ancien Berlin-Est, tout comme Die Linke d’ailleurs. Comme si la gauche radicale venait à récupérer la mémoire communiste trente-six ans après la réunification du pays. Mémoire fantasmée : la jeunesse qui vote aujourd’hui en faveur de l’AfD ou de Die Linke n’a pas connu la société de surveillance de cette époque cruelle alors verrouillée par la Stasi.

Pierre Benoit