Anciens et modernes : l’autre guerre d’Ukraine

par Pierre Benoit |  publié le 27/07/2026

Les remaniements survenus dans le gouvernement ukrainien ne sont pas seulement des manœuvres politiques. Ils découlent aussi de l’affrontement entre les tenants d’une stratégie classique et les partisans de la guerre numérique, fondée sur les drones et le renseignement.

Un manifestant brandit un ordinateur portable affichant une photo de l'ancien ministre ukrainien de la Défense, Mykhailo Fedorov, lors d'une manifestation à Kiev le 16 juillet 2026. D'importantes manifestations ont éclaté dans plusieurs villes ukrainiennes contre le limogeage du populaire ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, nommé six mois auparavant pour numériser et moderniser une armée épuisée après quatre années de combats contre l'invasion russe. (Photo Roman PILIPEY / AFP)

Limogeages, remaniements et coups fourrés : le mois de juillet aura été chargé pour l’Ukraine en guerre contre la Russie. Rappelons-en rapidement les étapes essentielles. Le mercredi 15 juillet, Volodymyr Zelensky surprend tout le monde en poussant au départ son ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, et la Première ministre, Ioulia Svyrydenko. Cette dernière est remplacée aussitôt par Serhi Koretsky, un industriel jusqu’ici patron de la société nationale du gaz ukrainien.

Une crise au sommet de l’État

Au lendemain de ces démissions forcées, des milliers de jeunes descendent dans les rues. À Kiev, un rassemblement a lieu sous les fenêtres du palais présidentiel. Le limogeage du ministre de la Défense ne passe pas et les manifestations dans tout le pays dureront plusieurs jours.

Six mois après sa nomination, il était devenu une personnalité très populaire dans la société civile comme parmi les militaires. Il apparaissait comme une figure incorruptible après les scandales qui ont secoué le pays en 2025, mais il a surtout transformé l’armée ukrainienne en développant le programme des drones, permettant ainsi de cibler la Russie dans la profondeur.

Depuis le début de la guerre, le poste de ministre de la Défense a déjà changé trois fois de titulaire. Cette fois, pourtant, le limogeage n’était pas motivé par un scandale de corruption : le choix du président Zelensky de se séparer du populaire ministre de la Défense avait une autre raison. Mykhailo Fedorov, 35 ans, était en délicatesse avec son chef d’état-major, le général Oleksandre Syrsky. Né en Russie voici soixante ans, formé à Moscou dans une école de guerre, ce dernier avait la réputation d’exercer son commandement de façon rigide, à la manière de l’ère soviétique. On lui reprochait d’avoir si peu d’égards pour la vie de ses soldats que ceux-ci l’avaient baptisé « le boucher ».

Le mardi 22 juillet, Zelensky a donc pris le risque d’ouvrir une crise majeure en sacrifiant Oleksandre Syrsky, alors même que les forces ukrainiennes sont à l’offensive. Les opposants à Zelensky ne manqueront pas de souligner les méthodes autoritaires du président. Il n’est pas certain, cependant, qu’il s’agisse d’un simple geste autocratique. Après avoir temporisé pendant plusieurs jours, Zelensky a tranché, le 22 juillet, le nœud gordien qui pouvait le fragiliser : il s’est débarrassé du vieux général Syrsky aux méthodes « soviétiques », puis il a confirmé le départ de Fedorov en nommant à sa place le commandant des forces interarmées, Mykhaïlo Drapaty, comme ministre de la Défense. Âgé d’une quarantaine d’années, ce dernier est un officier général expérimenté et très populaire.

Mykhailo Fedorov incarne la relève

Si le limogeage de Mykhailo Fedorov a provoqué une telle émotion parmi la jeunesse ukrainienne, c’est qu’il incarne la relève d’une génération. Fedorov n’est pas un militaire de carrière, mais un geek qui a rejoint l’équipe Zelensky alors qu’il n’était pas encore candidat à la présidence. Il a mis son savoir-faire au service de ce dernier en devenant, à 28 ans, le ministre de la Transformation numérique. À la tête du ministère de la Défense, il a eu le culot de prendre contact avec Elon Musk pour lui demander de couper le réseau Starlink à l’armée russe et a obtenu, pour les Ukrainiens, cet accès indispensable au téléguidage des bombes volantes. Il a aussi lancé une réforme radicale des achats de matériel pour son ministère en faisant jouer la concurrence du marché. Il est, par ailleurs, convaincu que la technologie peut apporter des solutions pour limiter les pertes humaines dans les confrontations militaires. C’est ainsi qu’il est devenu le promoteur de la guerre des drones.

Fedorov s’est heurté maintes fois au blocage du haut commandement militaire. Il y a peu de chances, pourtant, que son passage au ministère de la Défense soit effacé d’un trait de plume. À Kiev, tout le monde sait, en effet, que sa stratégie d’intensification des frappes sur les infrastructures gazières et pétrolières de la Russie est sur le point de faire basculer le rapport de force en faveur de Kiev.

Ainsi, la crise gouvernementale ukrainienne de juillet était surtout le théâtre d’une bagarre entre les « Anciens » et les « Modernes ». Cette bataille d’Hernani 3.0 débouche sur une révolution dans les affaires militaires. Le changement s’est produit en 2025, en grande partie sous l’impulsion du ministre de la Défense, Fedorov.

Les drones transforment l’art militaire

L’armée de Kiev vient, en effet, de chambouler la scène du combat d’infanterie par l’utilisation de l’IA et des drones de courte, moyenne et longue portée. Ce bouleversement est rendu possible par la numérisation du théâtre des opérations et l’interopérabilité complète entre les trois armes – terre, air, mer – : il n’y a plus de pilotage physique des engins et le drone cherche sa cible de façon autonome. Mine de rien, cette évolution débouche sur une rupture avec le modèle des armées verticales classiques, permettant de maintenir des hiérarchies rompues à l’obéissance.

La dernière fois qu’une telle mutation dans l’art de la guerre s’est produite remonte au siècle dernier. Cette rupture dans les doctrines et les technologies de la guerre a eu lieu aux États-Unis au lendemain de la guerre froide. Elle visait à dépasser la force brute en s’appuyant sur la supériorité informationnelle, la surveillance et la reconnaissance. Il s’agissait déjà d’une première ouverture vers le monde numérique.

Cette fois, c’est au cœur du Vieux Continent en guerre que se produit le changement. Voilà pourquoi ce qui se passe en Ukraine est une source d’inspiration pour toutes les armées européennes et au-delà.

Pierre Benoit