Anne Consigny : Duras, dit-elle
En adaptant et en jouant Un barrage contre le Pacifique, la talentueuse mademoiselle Consigny nous raconte les cruels débuts dans la vie de Marguerite Duras.
Dans le petit écrin du théâtre de Poche, Anne Consigny étincelle. Juvénile, gracieuse à l’extrême dans sa robe de coton fleuri, affichant un sourire solaire creusé de fossettes, elle accueille chaque spectateur comme un nouvel ami.
Surdouée, premier prix du Conservatoire, ancienne pensionnaire de la Comédie-Française, enrôlée au cinéma dans la bande d’Arnaud Desplechin et dans le club d’Alain Resnais, mademoiselle Consigny a maîtrisé les plus grands textes du répertoire, du Soulier de satin à La Cerisaie. Mais ce soir, seule en scène, sans accessoires, c’est à sa chère Marguerite Duras qu’elle rend hommage. Adaptant et jouant tous les rôles du roman matriciel Un barrage contre le Pacifique, la comédienne, durassienne jusqu’au bout des ongles, vit, vibre et raconte l’Indochine française de 1931, pieds nus, chignon défait et voix fraîche de petite fille.
Anne Consigny seule en scène
Nous sommes embarqués sur les rives du Mékong, hypnotisés par ce récit d’apprentissage dont l’écriture – loin de paraître fanée ou datée – acquiert avec les années une modernité accrue. Autobiographie ? Bien sûr. Marguerite Donnadieu n’a alors que 16 ans. Sa mère, veuve, élève seule ses deux enfants. C’est une femme coriace, vacharde, dure au mal, qui a fait une mauvaise affaire en achetant une concession (un bungalow et une parcelle) qui se révèle incultivable. Tous les ans, les plantations sont détruites par les grandes marées de la mer de Chine. C’est donc Anne Consigny-Marguerite-Suzanne (Suzanne et Joseph sont les prénoms des deux héros, la sœur et le frère) qui nous raconte le désespoir grandissant de ces Français exilés, coloniaux soumis à la misère.
Les origines d’Un barrage contre le Pacifique
En tout et pour tout, que possèdent-ils ? Un cheval qui va mourir et une vieille Citroën B12 à l’agonie. Dans ce contexte, Suzanne doit s’attirer les faveurs d’un riche planteur rencontré dans un bar. Pour sa mère maquerelle (Anne Consigny la rend rugueuse et cynique), la ravissante jeune fille se métamorphose en appât. Il le faut, puisque maman y voit une chance de faire fortune. Las ! Contrairement à l’Amant qui surgira plus tard, Monsieur Jo est fade, brutal et laid. Même Joseph, le grand frère forte tête, est indigné par les méthodes maternelles, mais lui aussi se soumet. Comment faire autrement ? Prêt à tout pour consommer, l’affreux Jo exhibe un diamant de 25 carats, son seul argument. La mère folle décrète que cette pierre vaut tous les sacrifices.
Le souffle intact de Marguerite Duras
La frêle et jolie Suzanne va-t-elle obéir sans sourciller ? Le public est en apnée, captivé par ce suspense poétique et sec, tout à tour charmé par la comédienne polymorphe et saisi par l’audace du texte de Duras. S’ensuivront, immergés dans les rizières, les chefs-d’œuvre qu’on connaît. Mais dans ce barrage inaugural et symbolique, il n’y a pas d’issue possible. Comme le dit la romancière au style inimitable : « La vie était terrible et la mère était aussi terrible que la vie. »



