Anthony Samrani : « le Hezbollah, la plus grosse des mafias libanaises »
Le Liban a vécu pendant 50 jours sous le feu des bombes israéliennes, depuis que le Hezbollah a tiré le 2 mars six roquettes sur le nord d’Israël. Le jour même, le quotidien L’Orient-Le Jour titrait : « le Hezbollah suicide le Liban ». Tandis que Donald Trump tente d’imposer une trêve de dix jours, Anthony Samrani, rédacteur en chef du journal francophone (*) revient sur le conflit en cours. Il brosse le portrait d’un pays en miettes où l’histoire se répète sans fin, infligeant ses traumatismes aux générations successives.
LibreJournal – Comme en Iran, Trump cherche une issue au Liban. La trêve doit conduire à une rencontre entre le président Aoun et Benyamin Netanyahou, les dirigeants de deux pays qui ne se sont pas reconnus : est-ce l’amorce de quelque chose ?
Anthony Samrani – C’est d’abord un soulagement. Et c’est aussi une bonne chose que l’État libanais soit directement impliqué, que cette trêve ne soit pas seulement le résultat d’une négociation irano-américaine. Mais il faut rester lucide. Les Israéliens sont encore au sud du pays, ils ne vont pas s’en retirer. Le sud, je le rappelle, a été rasé et cette guerre a déjà fait 2200 victimes. Il est possible qu’ils poursuivent leur opération y compris les bombardements.
De l’autre côté, le Hezbollah est là avec ses armes. La première question qui se pose est : combien de temps va durer cette trêve ? La réponse est liée aux négociations à Islamabad. Second point, Trump annonce une rencontre entre le président Aoun et le premier ministre Benjamin Netanyahou à la Maison-Blanche. Une rencontre pour quoi faire ? Est-ce juste pour avoir une photo ou bien le début d’un processus ? Un long processus impliquerait à la fois le retrait israélien et le désarmement du Hezbollah. Je crains que l’on soit une fois encore dans un nouveau « moment trumpien ». Autrement dit un accord pour la photo, pour l’effet d’annonce, un de ces « deals » qui permettent d’obtenir des cessez-le-feu dans des conflits de moindre intensité, mais qui, en réalité, ne sont pas respectés. À Gaza, par exemple, les Israéliens continuent de bombarder, d’occuper l’enclave et le Hamas n’a toujours pas désarmé.
Le moment le plus intense de ces 45 jours de bombardements a eu lieu le 8 avril, les Libanais l’appellent déjà le « mercredi noir ». Un trauma qui restera …
Cette guerre a lieu après six années d’enfer pour les Libanais. Six années marquées par l’une des pires crises économiques de notre histoire, un pays sous tension, l’explosion sur le port de Beyrouth en août 2020, l’absence d’un président pendant plusieurs années et une première guerre, déjà, entre Israël et le Hezbollah en 2023-2024. Cette nouvelle guerre c’est la crise de trop pour la population. Elle réveille les angoisses du passé sans ouvrir de perspective pour l’avenir.
Notre quotidien, aujourd’hui, c’est cette peur constante, pour chaque déplacement, pour accompagner les enfants à l’école, partir au travail. C’est un pays paralysé par la guerre, dont l’étendue peut évoluer non pas chaque jour mais chaque heure. Les bombardements du 8 avril ont touché des quartiers de Beyrouth qui, jusqu’à présent, avaient été épargnés. Plus de 300 victimes en dix minutes. Les Libanais ont cette impression, confirmée par les faits, que personne n’est à l’abri, que la guerre peut surgir dans leur maison, dans leur jardin, à tout moment.
Quelle était la logique de ce bombardement ?
Il y a plusieurs logiques. La première est liée aux négociations irano-américaines. Les Israéliens ont voulu envoyer un message à l’Iran. En frappant le Hezbollah, ils voulaient faire la preuve que Téhéran abandonne son allié sans réagir. Ils cherchaient à séparer le front libanais du front iranien.
La seconde logique ressemble à une adresse aux Libanais et à leur gouvernement : « vous ne faites pas ce qu’il faut faire pour désarmer le Hezbollah, je vais vous mettre dans une situation de plus en plus embarrassante ». Ils ont frappé non seulement les zones où le Hezbollah est majoritaire, mais également tous les quartiers de Beyrouth, avec ce message : « que vous faut-il pour vous réveiller ? ». Enfin il y a un élément plus opérationnel, les Israéliens affirment qu’il y avait des membres du Hezbollah dans chacun des points ciblés. C’est possible, mais ils ont montré à Gaza qu’ils sont parfois prêts à faire un grand nombre de victimes civiles pour éliminer un seul ennemi.
Les négociations entre Libanais et Américains ont démarré cette semaine à Washington, avant même l’annonce du cessez-le-feu. N’est-ce pas étonnant ?
Le Liban a en effet demandé un cessez-le-feu. Il ne l’a pas présenté comme une condition préalable, parce qu’il tient à l’ouverture de ces négociations. Il s’agit de la seule option où le Liban peut apparaître en tant qu’acteur alors qu’à Islamabad, ce sont les Iraniens et les Américains qui vont décider de son sort. L’autre option était la continuation de la guerre israélienne…
Quel est la feuille de route du Liban dans ces négociations ?
Elle n’est pas claire, il n’y a pas de consensus du côté libanais. Certains veulent un accord de paix, d’autres voient dans ces négociations le moyen d’obtenir un simple cessez-le-feu. Il n’y a pas de logique consensuelle. Je crois aussi qu’il faut rappeler dans quelle situation se trouve l’État libanais ces dernières années. Il a manqué d’une vraie réflexion diplomatique. Mais il y a aussi un intérêt libanais à ce que Washington soit le pays médiateur. On estime qu’il est le seul acteur capable de peser sur Israël, même s’il serait néanmoins utile qu’un autre pays, de préférence européen, soit inclus dans la négociation. La France est la mieux placée, elle est la puissance la plus concernée par la situation libanaise.
Sauf que l’ambassadeur israélien à Washington, a dit « on fera tout pour écarter les Français » !
Cette réaction ne me surprend pas. Il y a une hostilité d’Israël vis-à-vis de la France, pas seulement dans le dossier libanais. À la suite de la guerre de 2024, on a mis en place une sorte d’autorité de régulation du cessez-le-feu, avec la garantie des États-Unis et de la France… Les Israéliens ont tout fait pour exclure les Français ; ils n’en voudront pas plus cette fois. Mais Washington, à un moment donné, peut considérer qu’inclure la France est une option, même si ce n’est pas pour demain.
Pour revenir au but de guerre israélien, le désarmement du Hezbollah reste sur la table. Où en est le gouvernement libanais ?
Les frappes des Israéliens n’ont certainement pas rendu service au gouvernement libanais. Leur rhétorique a aussi fait le jeu du Hezbollah, probablement, même si l’offensive a affaibli le parti d’un point de vue militaire. Et je veux être clair : le gouvernement libanais a-t-il fait ce qu’il fallait ces derniers mois pour désarmer le Hezbollah ? La réponse est non. Et ce n’est pas qu’une question de capacité, mais de volonté. Le fond du problème aujourd’hui est la paralysie libanaise. Autrement dit, ni le président, ni l’armée libanaise ne sont réellement déterminés à faire ce qu’il faut pour désarmer le parti, sachant que celui-ci ne rendra pas ses armes par le biais d’un dialogue.
On a dit qu’un début de regroupement des armes avait commencé en 2025…
C’était un mensonge du Hezbollah. Je ne sais à quel point l’État libanais a été complice de ce mensonge. Dans le sud, de nombreuses armes ont été saisies avec l’accord du parti. Il a rendu à l’armée des armes dont il ne servait plus, tout en se réarmant en vue d’une prochaine guerre.
Peut-on imaginer ce désarmement du Hezbollah pendant la trêve ?
Impossible dans les conditions actuelles. À partir du moment où le parti lui-même n’accepte pas de désarmer et se dit prêt à la confrontation pour garder ses armes, soit vous le considérez comme un ennemi et vous êtes prêt à le combattre, soit vous renoncez. Il y a néanmoins un scénario idéal : un cessez-le-feu, un retrait des Israéliens du Liban sud et, en parallèle, une politique beaucoup plus musclée pour désarmer le Hezbollah. Mais cela suppose un changement de mentalité, non pas du côté du gouvernement qui, lui, est très clair dans sa volonté de le faire, mais du côté du président et de l’armée libanaise
Le président Aoun est l’ancien commandant en chef de l’armée libanaise, celle-ci est composée à 30% de militaires chiites. Il faut une volonté partagée entre eux tous pour parvenir à ce désarmement…
Oui, mais le Hezbollah n’est pas dans cet état d’esprit. On peut imaginer que cela serait plus facile si les liens avec l’Iran étaient coupés. Mais l’Iran ne les coupera pas. Ils ont été noués non pas au Liban sud, où les Israéliens étaient présents, mais à Baalbek, directement avec des Gardiens de la Révolution. Le Hezbollah a usé de rhétoriques dissimulatrices, mais ce lien avec l’Iran a toujours été là.
La création d’une zone tampon israélienne peut donc tout faire capoter ?
Absolument. Les Israéliens mettent le gouvernement libanais dans une situation impossible. Quel que soit l’accord passé avec Israël, il ne sera viable, j’insiste, que si les Israéliens se retirent totalement du territoire libanais.
À la faveur du processus qui va s’engager, le retour de la France pourrait-il voir le jour ?
Un co-parrainage avec Washington doit être possible. Mais si la France veut parrainer seule, les Israéliens ne l’accepteront jamais. Emmanuel Macron a accordé beaucoup d’importance au Liban et pourtant le lien s’est rompu entre Paris et Beyrouth en raison d’une politique qui n’était pas assez lisible. Pendant la vacance présidentielle à Beyrouth, la France a appuyé Soleiman Frangié, le candidat maronite controversé qui était soutenu par le mouvement chiite Amal et le Hezbollah. Cela a fait beaucoup de remous au Liban, la France a été accusée par les uns de faire le jeu de ce parti et par les autres d’être alignée sur Israël. Elle perdu sur les deux tableaux.
Quand on se retourne cinquante ans en arrière, on a l’impression d’une tragédie sans fin au Liban. Les vieux problèmes, les guerres anciennes reviennent en boucle. Peut-on sortir des traumatismes de l’Histoire ?
On aimerait. Si on reste dans ce pays c’est pour cela, justement. Le soulèvement d’octobre 2019, lorsque les Libanais sont descendus dans la rue, avait précisément cet objectif. Mais comment fait-on aujourd’hui ? Le Liban, si je caricature, c’est un non-État confronté à une multitude de mafias. Vous avez une mafia sur les générateurs électriques, une autre dans les banques, une autre encore au sein de l’administration et ainsi de suite. Et puis, vous avez la plus grosse des mafias : le Hezbollah. Finalement, il a émergé de la même façon que les autres mafias, en raison de l’absence d’État, dans un pays divisé en communautés… Donc, pour en finir avec toutes ces mafias il faut qu’une majorité de Libanais soutienne l’idée d’un État fort, d’un État qui soit prêt à prendre des décisions. Les Libanais sont recroquevillés au sein de leurs communautés, dans leurs angoisses, dans leurs peurs. On est très loin du grand projet qui pourrait enfin tous les réunir. Et la jeunesse, la seule chose qu’elle attend de l’État, c’est un passeport pour pouvoir quitter le pays. C’est terrible.
Propos recueillis par Pierre Benoit.
(*) Anthony Samrani, « Vu du Liban, la fin d’un pays ». Tract Gallimard.



