Armani, l’étoffe d’un roi
Il a rhabillé les hommes, libéré les femmes et soigneusement tenu sa propre vie à l’abri des regards. Un an après sa disparition, Giorgio Armani se raconte enfin dans un livre posthume qui dévoile moins ses secrets qu’une certaine idée, très personnelle, de l’élégance.
Elle est une grande journaliste. Lui, le « roi de la mode italienne », dont on célébrait le 4 septembre le premier anniversaire de la disparition. Leur lien : un livre posthume de 360 pages*, qui vient de paraître en Italie, dans lequel la chroniqueuse Roberta Filippini donne la parole au très illustre Giorgio Armani, au terme d’une collaboration de plus de vingt ans et de deux mois d’entretiens. Des entretiens qui ne sont devenus publics qu’avec la parution de ce livre, suscitant un véritable engouement chez les Italiens.
Car on y trouve trois thèmes essentiels du monde de la couture : d’abord, le récit du parcours d’un « roi de l’élégance » ; puis une forme d’auto-psychanalyse ; enfin, un véritable code éthique de la mode. Commençons par le parcours. Tout part d’une veste habilement « déstructurée ». D’abord au masculin, puis au féminin. Elle deviendra le symbole du style Armani. Nous sommes dans les années 1960-1965 : le jeune homme vient d’abandonner ses études de médecine, devient employé dans un grand magasin, puis consultant, photographe, dessinateur et enfin créateur. Sa veste s’impose alors — nous sommes en 1975 —, confortable et raffinée, épousant volontiers le corps.
Elle affiche un naturel inattendu et une désinvolture élégante. Elle séduit les hommes. Puis Armani la déclinera au féminin. Car cet homme, fasciné par le rôle des femmes et critique acerbe d’une masculinité volontiers arrogante, choisit de délaisser le mot « sexualité » au profit de celui de « sensualité », plus discrète et plus attirante selon lui, et qui trouve naturellement sa place dans l’univers féminin.
L’homme derrière l’armure
Deuxième composante : la psychanalyse. Armani est un « maestro » de l’introspection. D’un caractère très réservé et très sentimental, il refusera tout coming out, public ou privé, sur ses choix sexuels. Cultivant une discrétion absolue, évitant les mondanités et leur surexposition médiatique, il choisira, comme l’écrit Roberta Filippini, la « délicatesse pudique du récit personnel ». Fier, cependant, d’avoir réussi à rendre « plus féminine la mode masculine et vice versa ».
Et animé d’un profond sens du devoir, affirmant par exemple : « On peut reconnaître qui sont les vrais stylistes, car ils exercent eux aussi un service public. » Créateur austère, voire renfermé, il affirmait : « Pour être élégant, il ne faut pas donner l’impression d’être habillé de façon calculée ; mieux vaut avoir un air fortuit, occasionnel. Une élégance qu’il cultivait aussi dans sa manière d’être. »
L’élégance de la morale
Troisième thème du créateur Armani : la centralité de sa « veste éternelle ». Ses déplacements fréquents entre Milan, Londres, Paris et New York ont également élargi son horizon, l’éloignant de toute « fast fashion » facile et confortant son goût prononcé pour la retenue, voire la pudeur, érigée en valeur fondamentale du métier de styliste.
Car être un modèle en matière de comportements vestimentaires, pour les hommes comme pour les femmes, dégage une étonnante « force éthique », comme l’écrit sa journaliste et auteure de prédilection, Roberta Filippini.
* Giorgio secondo Armani, Roberta Filippini, éditions Marsilio.



