Asie : un cauchemar nommé Ormuz

par Régis Poulain |  publié le 12/04/2026

La crise d’Ormuz n’est pas qu’un choc énergétique : elle pointe des fragilités économiques structurelles, notamment en Asie. Des monnaies sous pression aux choix stratégiques contraints, le modèle de croissance du continent vacille. Et l’avenir de l’Asie est aussi le nôtre…

Les prix des carburants au Pakistan ont grimpé d'environ 20 % en raison de l'escalade des tensions au Moyen-Orient impliquant l'Iran, Israël et les États-Unis, le 10 mars 2026. Les prix du pétrole ont augmenté à l'échelle mondiale, les tensions géopolitiques liées à l'Iran et au détroit d'Ormuz continuant d'influencer le marché. (Photo Muhammed Semih Ugurlu / Anadolu via AFP)

« Je n’arrive pas à dormir ». Ces mots sont ceux du président sud-coréen Lee Jae Myung, peu enclin à l’emphase. La crise énergétique engendrée par la fermeture partielle du détroit d’Ormuz va de toute évidence déboucher sur une grave crise économique pour le continent asiatique, dont les répercussions ne tarderont pas à frapper l’Europe et l’Amérique du Nord … au risque de saper les fondements mêmes de la puissance américaine.

Un choc énergétique aux effets systémiques

La disparition de 11 millions de barils de pétrole par jour est une catastrophe pour l’ensemble des chaînes de valeur : 3 000 navires ont été immobilisés à cause des combats entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Les conséquences sont déjà perceptibles, et l’échec des négociations entre les États-Unis et L’Iran Pakistan le 11 avril n’arrangera rien. Le cessez-le-feu ne permet le passage que de 10 à 15 navires par jour, ce qui est sans commune mesure avec les 100 à 140 vaisseaux en transit quotidien avant la guerre. Les économies dépendantes du pétrole et du gaz du Golfe doivent donc faire face à un choc majeur.

L’Égypte et le Sri Lanka ont imposé le télétravail : au Caire, rien n’est ouvert après 21 heures le week-end. Les monnaies dévissent, selon un schéma proche de la crise asiatique de 1998 : le dollar devient plus attractif en période d’instabilité, provoquant une hémorragie de la roupie indienne ou du won coréen. Seule la Chine semble mieux résister : la demande pour ses obligations d’État reste stable. Mais la fermeture d’Ormuz pourrait entraîner une crise monétaire et budgétaire — certains pays, comme l’Indonésie, étant contraints de subventionner l’énergie pour éviter une dépression économique — dont les effets ne resteront pas cantonnés aux économies en développement. Comme en février 2020, une crise structurelle se prépare à l’autre bout de l’Eurasie, et les gouvernements européens ne semblent pas en prendre la mesure.

Transition énergétique et recomposition stratégique

La vulnérabilité énergétique de l’Asie relance la volonté de transition vers les énergies renouvelables. Le discours de Sébastien Lecornu du vendredi 10 aurait pu être tenu par des dirigeants d’Asie de l’Est. Le président sud-coréen Lee Jae Myung veut accélérer le déploiement des énergies vertes, tandis que Taïwan envisage de rouvrir des centrales nucléaires malgré sa situation en zone sismique. L’électrification des usages menée par la Chine sert de modèle à de nombreux pays. Le Pakistan met en avant l’essor impressionnant des installations de panneaux solaires, notamment dans les zones rurales : sans plan national, 25 % des citoyens ont investi après le choc énergétique de 2022 pour importer des équipements chinois. Résultat : la part de l’énergie solaire dans le mix énergétique du pays est passée de 2,9 % en 2020 à 32,3 % en 2025, selon un think tank indépendant. Les batteries au lithium sont également produites en Chine, qui utilise son avance technologique et industrielle pour étendre son influence dans les pays en développement.

Le monde d’hier continue de se diluer : les États-Unis sont de plus en plus perçus comme une « puissance révisionniste », selon le ministre des Affaires étrangères singapourien Vivian Balakrishnan, pourtant traditionnellement pro-américain. Le Premier ministre de la cité-État, Lawrence Wong, a appelé la Chine à jouer un rôle de premier plan dans la promotion de la paix mondiale. Les alliés américains dans la région ne comprennent plus leur lointain protecteur. Et, au milieu, l’Europe, importatrice nette d’énergie et dépourvue d’autonomie stratégique, continue de ménager son allié américain. Le monde d’après Ormuz se dessine déjà, avec des conséquences déjà perceptibles qui dépasseront largement l’Asie.

Régis Poulain