Austérité : l’Europe face à ses vieux démons
Le retour de l’inflation et les incertitudes géopolitiques remettent sous tension les finances publiques européennes. Mais derrière les débats techniques sur la dette et les taux d’intérêt se cache une question éminemment politique : quelle croissance veut-on financer, et à quel prix ?
À un an de l’élection présidentielle, la remontée de l’inflation provoquée par les tensions commerciales et géopolitiques remet sur la table un débat que l’on croyait dépassé. Ressurgit ainsi la vieille opposition entre la lutte contre la hausse des prix et le soutien à la croissance, entre austérité budgétaire et investissement.
À Berlin d’abord, où Isabel Schnabel, actuelle responsable des opérations de marché de la BCE et candidate à la succession de Christine Lagarde, n’en démord pas. Rien ne serait plus urgent que de relever les taux dès ce mois-ci et d’en accompagner progressivement la hausse d’ici la fin de l’année. La BCE est ainsi sommée de rassurer les marchés, sans véritable considération pour l’état de la croissance dans la zone euro et dans l’Union européenne, largement dépendante de la consommation des ménages — à hauteur de 65 % en France.
Vieille rengaine à laquelle les partisans de l’austérité s’accrochent comme à une bouée de sauvetage lorsqu’il s’agit d’éviter le naufrage de la stagflation, voire de la récession. Après la grande crise de 2008-2009, Wolfgang Schäuble et Mark Rutte prétendaient déjà imposer l’ordre et la discipline au « club Med » européen dans des termes similaires. Les mêmes mouvements de menton, la même volonté de serrer la vis, quitte à provoquer une succession de catastrophes : croissance atone, chômage de masse, crise immobilière ou retard dans l’adaptation écologique.
Réduire dette et déficits intelligemment
La question n’est pas nouvelle. L’OCDE dressait récemment l’inventaire des différentes solutions nationales, de la stricte rigueur budgétaire autrichienne aux approches plus réformatrices du Danemark ou plus innovantes du Canada.
La dette n’a pas de valeur intrinsèque. Il convient de distinguer celle qui renforce l’économie européenne de celle qui nourrit l’embonpoint administratif, spécialité bien française. Ainsi, face aux canicules précoces appelées à se répéter, communes, départements et régions auraient tout intérêt à s’endetter pour accélérer l’adaptation du bâti scolaire. À l’inverse, continuer à alimenter sans réforme une bureaucratie tentaculaire serait contre-productif.
La dette peut également être mieux gérée grâce à une mutualisation européenne permettant à chacun d’accéder aux meilleures conditions de financement. Quant à la dette accumulée par le passé, elle pourrait être cantonnée dans un véhicule financier dédié ou maintenue au bilan de la BCE, comme l’avait proposé Bruno Le Maire, afin d’être amortie sur le long terme.
Les outils existent. Si leur mise en œuvre demeure difficile, c’est moins pour des raisons techniques que pour des considérations nationales soucieuses de préserver des rapports de force concurrentiels au détriment des voisins.
Un choix politique à assumer
Il en va de même pour les déficits courants. Une règle d’or interdisant le vote d’un budget déficitaire n’aurait de sens que si elle prévoit des exceptions permettant de faire face à des situations extraordinaires : pandémie, crise géopolitique majeure, catastrophe naturelle, etc.
L’enjeu consiste à faire partager les termes politiques du choix collectif, et non à présenter une prétendue logique économique immuable comme un carcan s’imposant à tous. D’un côté, le discours du « sang et des larmes » ; de l’autre, celui du « tout va pour le mieux, Madame la Marquise ». La démocratie mérite mieux que ces postures simplistes, tout comme l’intelligence collective des citoyens.
Une réponse à l’échelle européenne
Le contexte géopolitique mondial pousse aujourd’hui l’Europe à avancer plus vite. Les six principales économies du continent viennent ainsi de franchir une étape décisive avec la mise en place d’une supervision intégrée des marchés, sur la voie de l’unification du marché des capitaux. Dans le même temps, le budget européen 2028-2034 occupe désormais une place centrale dans les débats communautaires.
Qui peut croire, par ailleurs, que l’investissement de 75 milliards annoncé par SoftBank lors de Choose France 2026 relève d’une logique strictement nationale ? Au-delà de l’attractivité de Paris, il s’inscrit dans une stratégie résolument européenne.
Le temps est venu, comme nous y invitait déjà Edgar Morin il y a un quart de siècle dans les colonnes de Libération en 2001, de franchir une nouvelle étape : « Nous pouvons et devons avoir une identité citoyenne plurielle : citoyens de notre nation, citoyens européens en ce qui nous concerne, enfin citoyens de la Terre-Patrie ».



