Balladur, le charme désuet de la bourgeoisie

par Laurent Joffrin |  publié le 31/08/2026

Ministre des Finances impérieux, habile Premier ministre, candidat élu d’avance et battu in fine, Édouard Balladur a incarné, en libéral ma non troppo et en conservateur subtil, les bonheurs et malheurs de la bourgeoisie française au pouvoir.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Au fond, il doit sa carrière à Mai 68. Fonctionnaire de haut vol, spécialisé dans le social, Édouard Balladur aurait dû poursuivre une carrière balisée de grand commis technique et hautain. Seulement voilà : l’Histoire lui a ouvert la voie. Collaborateur de Georges Pompidou en mai 68, Premier ministre d’un général de Gaulle décontenancé par la grande révolte, il était le subtil collaborateur de celui qui a su tenir bon dans la tempête et défendre l’ordre établi avec assez de ductilité et d’opiniâtreté pour sortir grand vainqueur de l’affrontement.

Mai 68 ouvre la voie à Balladur

Aux côtés de Jacques Chirac, le chevau-léger infatigable du pompidolisme, Balladur avait négocié âprement avec les syndicats de l’époque une sortie de crise honorable qui a rassuré la bourgeoisie et sauvé le régime, permettant à Georges Pompidou de se poser en successeur du grand homme. Il avait tiré de cette précoce expérience un livre intelligent, L’Arbre de Mai, qui analysait finement cette fausse révolution de 68 qui allait changer la société.

Trempé par l’épreuve, il avait contracté le virus de la politique et suivi Jacques Chirac dans son ascension heurtée vers le sommet. Chirac était un hussard, Balladur un diplomate. Courtois, fin et froid, grand bourgeois mâtiné de romanesque en raison de ses ascendances orientales – il était né à Smyrne (aujourd’hui Izmir) dans une famille de chrétiens d’Orient bousculés par les soubresauts de l’Empire ottoman –, Balladur avait la culture, la compétence et la ductilité d’un sage de la politique, qui tempérait de ses conseils éclairés l’activisme de Chirac, l’homme pressé.

De Matignon à la présidentielle de 1995

Vainqueur des législatives de 1986, Chirac, content de se reposer sur l’intelligence d’un libéral plein de sang-froid, l’avait pris comme ministre des Finances. Balladur avait privatisé avec ardeur ce que la gauche avait nationalisé, important avec doigté les politiques alors en vogue de Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Gagnant ses galons de grand argentier prudent, il prit la place d’honneur dans l’orbe chiraquienne, si bien qu’en 1993, Chirac, de nouveau gagnant des législatives, l’imposa comme Premier ministre pour se consacrer tout entier à l’élection de 1995, sûr que son « ami de trente ans » lui chaufferait fidèlement la place.

Las ! Tel Monsieur Le Trouhadec saisi par la débauche, Balladur, voyant sa cote de popularité monter au zénith, décida de trahir en place publique son complice de Mai 68, tel un vulgaire ambitieux à l’appétit aiguisé par Nicolas Sarkozy, brigua pour lui-même la magistrature suprême. La classe dirigeante et la majorité des médias se donnèrent entièrement à ce Monsieur Thiers au physique d’archevêque, annonçant imprudemment son inéluctable victoire. C’était oublier l’inépuisable énergie du hussard Chirac piqué au vif. Jouant le peuple contre les élites, première farce populiste de la Ve République, Chirac laboura laborieusement la France profonde pour revenir du diable vauvert vers la ligne d’arrivée.

La défaite du favori des élites

Tout en hauteur de vues et en compétence, Balladur fit une campagne désastreuse de favori désigné par l’establishment, face à un Chirac familier des vins d’honneur et des visites de fermes. De Giscard, de Gaulle avait dit : « Son problème, c’est le peuple ». L’aphorisme valait tout autant pour Balladur. Candidat des salons contre celui des cuisines, le grand bourgeois élu d’avance mordit la poussière, tombé sèchement de son piédestal, augurant dans son infortune le sort de ceux qui s’estiment prédestinés par leur intelligence et leur savoir, figure qui allait se répéter plusieurs fois après lui.

Destin ironique qui est aussi une leçon pour aujourd’hui : ceux que Paris, les sondages et la classe dirigeante adoubent peuvent s’effondrer en quelques semaines. C’est ainsi qu’Édouard Balladur, en dépit de ses qualités d’homme d’État et de son incontestable compétence, restera dans la mémoire politique du pays : comme un premier de la classe soudain coiffé du bonnet d’âne. À bon entendeur…


Laurent Joffrin