Bardella en sursis

par Laurent Joffrin |  publié le 30/09/2026

L’affaire qui met en cause le numéro deux du RN renvoie à l’éternel problème du parti lepéniste : il n’a jamais voulu renier clairement l’héritage laissé par des pères fondateurs des années 1970, et notamment par le premier d’entre eux, Jean-Marie Le Pen.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Mal parti, Jordan Bardella… Réagissant aux accusations de Mediapart, qui lui attribue des propos antisémites tenus à ses débuts, il a nié formellement les avoir prononcés, parlant d’un « faux grossier » et d’une opération politique destinée à l’abattre. L’ennui avec Mediapart, c’est que ce site – engagé très à gauche – mène néanmoins des enquêtes rigoureuses et qu’il n’hésite pas à s’attaquer aussi à des personnalités de tous bords. Il n’a pratiquement jamais été condamné pour diffamation, sinon pour des broutilles. Plusieurs fois, les responsables politiques mis en cause par Mediapart ont crié au complot, à la manipulation, à la diffamation (Cahuzac, Sarkozy et bien d’autres). À chaque fois, la justice a fini par donner raison au site d’information.

Mediapart maintient ses accusations

Il est donc probable que Mediapart dispose de documents solides pour étayer ses accusations. S’ils sont publiés – ce serait fort souhaitable dans l’état actuel de l’affaire – et s’ils sont convaincants, Bardella sera pris la main dans le sac, pour avoir non seulement tenu les propos en question à ses débuts de militant FN, mais ensuite tenté de les nier par un mensonge lui-même grossier. Jeune ambitieux de la Restauration, le héros de Stendhal Julien Sorel hésitait entre le Rouge et le Noir. Jeune ambitieux d’aujourd’hui, Jordan Bardella hésitait… entre le brun et le brun.

Ainsi, le Rassemblement national, dans cette hypothèse, serait codirigé par un menteur avéré, biberonné à l’antisémitisme le plus vil, Jordan Bardella, et par une candidate officielle, Marine Le Pen, condamnée deux fois en justice pour détournement d’argent public (l’affaire est en cassation). Belle doublette…

Ce qui nous renvoie une nouvelle fois aux origines de ce parti, qui sont comme une tunique de Nessus. Fondé par des rescapés de la Collaboration et de l’Algérie française qui n’avaient rien appris ni rien oublié de leur engagement antérieur, il n’a jamais vraiment renié son passé. Il a poli son discours, joué la carte de la respectabilité, mis sur pause ses convictions initiales pour faire de l’immigration – et non plus de l’antisémitisme – son cheval de bataille. Mais à la mort de son fondateur, Jean-Marie Le Pen, le parti lui a rendu un hommage quasi univoque, en gommant pour l’essentiel l’antisémitisme compulsif qui était le sien.

Le poids de l’héritage historique du FN

Si bien que cette haine des juifs, effacée du discours officiel, a perduré subrepticement dans les interstices de l’organisation, apparaissant toutefois régulièrement dans telle ou telle saillie incongrue prononcée par tel ou tel cadre ou militant, qualifié de « brebis galeuse » et qu’on s’empressait d’exclure, sans jamais mettre en cause le fond de l’affaire. Mise en sourdine, la dénonciation du « pouvoir juif » a été remplacée par celle de l’immigration musulmane, nouveau bouc émissaire des difficultés du pays, formulée en termes plus choisis mais tout aussi obsessionnels.

Attentif aux « racines » de la nation française, le RN a occulté les siennes, qui le relient à la longue histoire du nationalisme antisémite français, de Drumont à Jean-Marie Le Pen, en passant par Maurras, Pétain, Déat ou Doriot : un groupe politique créé dans le prolongement de la Collaboration et de l’Algérie française, répudiant certes l’action violente, mais incapable de renier très officiellement son acte de naissance et son héritage historique. Et c’est ce parti, dont la longue genèse renvoie au pire de la politique française, qui est aujourd’hui le favori de l’élection présidentielle.

Laurent Joffrin