Bardella : la vérité alternative
Le système de défense utilisé par le Rassemblement national – nier contre toute raison – traduit la dégradation angoissante de la santé démocratique du pays.
On connaît sans doute cette blague sur l’aveuglement. Un mari soupçonne son épouse d’infidélité. Il fait appel à un détective privé, qui présente ensuite son rapport :
— Votre femme a rencontré un homme au café de la Poste.
— Ah ? Qu’ont-ils fait ?
— Ils ont bu un verre puis se sont dirigés vers un hôtel tout proche.
— Diable ! Et ensuite ?
— Ils ont pris une chambre et sont montés tous les deux.
— Et alors ?
— Ils sont entrés ensemble dans la chambre.
— Ensuite ?
— J’ai regardé par la serrure. Ils se sont allongés sur le lit.
— Et ensuite ?
— Ensuite, ils ont éteint la lumière et je n’ai plus rien vu.
Conclusion du mari :
— Ah, le doute ! Toujours le doute !
Telle est en substance l’attitude du Rassemblement national face aux révélations de Mediapart sur les convictions de jeunesse de Jordan Bardella. Tout indique que les textes tirés de la mémoire de l’application Messenger sont bien du jeune Bardella : le constat d’huissier, les tics d’écriture, les détails donnés sur la vie personnelle de l’auteur, etc. Mais comme personne n’était dans la pièce quand Bardella a égrené sur son ordinateur une tripotée de clichés antisémites, le RN les attribue contre toute vraisemblance à un usurpateur mystérieux convoqué pour les besoins de la cause.
La « vérité alternative » gagne la politique
Ce qui nous conduit à deux conclusions :
— En adoptant la tactique de la dénégation totale, Marine Le Pen prend le risque d’être entraînée dans le mensonge de son ex-poulain et éclaboussée par le scandale. Bardella pense être à l’abri de la procédure judiciaire qu’il a lancée et qui n’arrivera pas à son terme avant au moins un an, c’est-à-dire bien après la présidentielle. Mais si les enquêtes de presse apportent entre-temps de nouveaux détails qui l’accablent un peu plus – des témoignages crédibles, par exemple –, l’affaire peut encore gagner en intensité, autant sur le thème du mensonge que sur celui de l’antisémitisme.
— Le RN affecte de ne pas s’émouvoir : il y a fort à parier, en effet, que ces révélations laissent intact son potentiel électoral. Le vote lepéniste n’est pas guidé par la rationalité, mais par l’affect : le réflexe identitaire, le rejet indistinct des élites ou le sentiment d’abandon qui étreint les classes populaires. Dès lors s’installe un peu plus un phénomène qu’on sent monter comme une vague : la trumpisation de la vie politique française. Mediapart soumet à l’opinion des éléments factuels éloquents. Mais l’électorat RN s’enferme dans une « vérité alternative » qui forme une bulle impénétrable au raisonnement logique et aux catégories éthiques. Le juriste du IIIe Reich Carl Schmitt avait théorisé cette conception de la politique, qui ne se définit pas par la morale ou l’économie, mais sur la distinction entre l’ami et l’ennemi, qui s’opposent dans un conflit irréductible. Bardella est un ami (politique), il sera défendu contre toute raison ; Mediapart est un ennemi, ses révélations ne relèvent pas de la vérité, concept négligeable, mais du combat. Ainsi se dégrade jour après jour la santé démocratique du pays.



