Bernard Hourcade : « Les nationalistes iraniens ont gagné la guerre »

par Pierre Benoit |  publié le 19/06/2026

Une maigre feuille de route présentée comme un mémorandum de 14 points à négocier, l’équivalent de deux feuillets à peine. À la surprise générale, ce document a été paraphé mercredi soir par Donald Trump à Versailles. Avec le géographe Bernard Hourcade (*), nous tentons de lire le dessous des cartes dans cette négociation singulière qui démarre pour mettre un terme à 47 ans de guerre entre les États-Unis et la République des mollahs. Au passage, ce spécialiste de l’Iran dresse un état des lieux pour les trois belligérants – Américains, Iraniens, Israéliens – après quelque cent jours d’affrontement.

Bernard Hourcade (PHOTO ©WIKIPEDIA) - Couverture de son ouvrage « Géopolitique de l'Iran - 2e éd. - Les défis d'une renaissance » Editeur Armand Colin

LibreJournal : L’accord-cadre signé à Genève annonce un cessez-le-feu de deux mois, est-ce suffisant ?

Bernard Hourcade : Avec Trump, on a déjà attendu deux mois au moins, ponctués par 39 annonces d’un accord imminent. Ces deux mois peuvent donc se prolonger. Mais le plus important, c’est que pour la première fois depuis 47 ans, les États-Unis et l’Iran vont discuter, même si cela passe par le médiateur pakistanais. Historiquement, ce qui restera c’est que les deux pays reconnaissent qu’il faut trouver une solution en prenant les questions une à une, en constatant qu’ils ne peuvent plus se regarder en chiens de faïence comme ils l’ont fait jusqu’ici.

Pourquoi le déblocage des avoirs iraniens est-il présenté comme un prérequis ?

L’Iran est pénalisé par les sanctions économiques. Quelque 15 à 20 milliards de dollars de fonds iraniens sont bloqués au Qatar, en Arabie Saoudite, aux USA, en Corée du Sud et en France, à cause d’un embargo américain qui dure depuis des années. Cette question est délicate à gérer, il faut savoir comment faire les versements, qui va les faire, à quel moment… Dans ce dossier, le Qatar sera l’un des principaux acteurs.

Trump fanfaronne sur l’ouverture du détroit d’Ormuz, mais rien n’est réglé…

Il est évident que les Iraniens ont découvert l’efficacité du détroit d’Ormuz sur le plan international : avec deux drones à 15.000 dollars, ils ont pu bloquer le passage. Mais ils ne reviendront pas à la situation antérieure, je le sais de source iranienne. L’Iran estime avoir un droit sur Ormuz. Les navires doivent passer, en effet, par les eaux territoriales iraniennes, sachant qu’à Ormuz, il n’y a pas d’eaux internationales : les eaux territoriales de l’Iran et d’Oman se touchent. Ils disent plus ou moins : « vous passez par chez moi, il y a un droit de passage ».

Cela implique Téhéran et Oman, mais les Iraniens savent très bien que ce n’est pas la vraie solution, car tous les pays de la région sont impactés par cette question. On n’imagine pas l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Émirats accepter que l’Iran et Oman gèrent seuls le détroit. Cela pose la question du contrôle de la zone par tous les pays riverains, autrement dit celle de la sécurité navale dans la région. L’Iran a trouvé là le moyen de mettre un pied dans la porte.

Le nucléaire et l’échec américain

Ormuz sera donc un levier dans la négociation à venir ?

Exactement. Ormuz est devenu un symbole, un point conflictuel majeur impliquant tous les pays de la région. Le détroit a révélé l’importance que les pays riverains ont acquise sur la scène internationale. L’Iran peut trouver là un rôle de leader régional, mais la question d’un droit de passage payant n’est peut-être pas l’essentiel : celle de la sécurité régionale l’est davantage, elle est sur la table. Elle concerne aussi les Américains, les Britanniques, les Français qui ont des bases militaires dans la région.

Sur le nucléaire, un accord plus contraignant que celui déchiré par Trump en 2018 est-il possible ?

Le nucléaire est une vieille histoire. Américains et Iraniens étaient tombés d’accord sur le fait qu’il fallait revenir à l’accord de 2015 d’une façon ou d’une autre. C’était réglé, puis il y a eu un blocage iranien, puis les négociations ont repris. Voyant qu’elles reprenaient, Américains et Israéliens ont voulu obtenir de meilleures conditions, d’où les frappes de juin 2025. Ensuite elles ont repris de nouveau en janvier dernier à Genève, jusqu’à l’attaque générale du 28 février.

À chaque fois, le prétexte est le nucléaire. Les frappes sur les installations nucléaires de juin 2025 ont été efficaces. Les usines sont ravagées, les stocks d’uranium bloqués dans les tunnels souterrains effondrés. Il faudrait du temps et beaucoup d’argent pour revenir à un niveau dissuasif d’uranium.

Les Iraniens sont maintenant convaincus que la dissuasion nucléaire ne fonctionne pas. Ils considèrent que le nucléaire n’est pas l’objet central de la négociation, ils ont fait le constat du gâchis financier et technologique de leur course à l’enrichissement de l’uranium. Ils s’engagent donc à ne pas fabriquer l’arme nucléaire. Concrètement, ils acceptent de ne plus enrichir de l’uranium au-delà de 3, 5%, c’est-à-dire tout juste au seuil nécessaire pour produire de l’électricité dans une centrale classique. Ils acceptent aussi les contrôles de l’AEIA comme dans l’accord de 2015. Les Américains ont eu tort de déchirer cet accord. Le prochain ne sera pas très différent. Sauf qu’ils sont en moins bonne position aujourd’hui pour négocier.

Que vont devenir les 450kg d’uranium enrichi déménagés en juin 2025 pendant la « guerre des douze jours » ?

C’est un symbole. Les Iraniens veulent s’en débarrasser. Ils parlent déjà de le diluer ou de le donner aux Russes, aux Chinois…

De quelle façon ?

Ils ont 60 jours pour en discuter. Les détails seront précisés dans le futur mémorandum, avec les autres questions.

Les missiles balistiques iraniens sont aussi une menace pour la région…

Sur cette question, les Iraniens répondent : nous n’avons pas de chars, pas d’aviation, les missiles sont nos seules armes, nous les avons construits nous-même. En clair, pour eux, ce n’est pas négociable. Du moins tant que la région comporte des bases américaines comme celle de Bahrein. On revient là au futur débat sur la sécurité régionale, une solution à long terme prendra des années.

Aujourd’hui Trump pavoise. Mais on revient presque à l’accord de 2015 et il n’a pas décroché le moindre trophée…

Aucun trophée en effet. Il pourra toujours dire qu’il a obtenu des Iraniens qu’ils n’auront jamais de bombe atomique. Ce n’est pas un scoop, l’accord était sur la table depuis trois ans.

Il pourra aussi affirmer qu’il a libéré le détroit d’Ormuz, mais il a dépensé beaucoup d’argent pour revenir à la situation précédente. C’est un échec évident. On le voit à travers les réactions de certains représentants républicains au Congrès qui sont loin de crier victoire.

L’armada américaine n’a servi à rien. Cet échec n’est pas celui Trump en tant que tel mais celui des États-Unis. La guerre qu’il a conduite est celle d’un système hérité de la fin de l’Union soviétique, un système qui n’existe plus. La grande puissance américaine s’est montrée incapable d’imposer sa volonté à un petit pays encerclé comme l’Iran. De même Poutine est incapable de s’imposer face à l’Ukraine. Les grandes puissances ne sont plus en mesure de gérer le monde comme par le passé.

Pari raté pour Trump certes, quelles conséquences pour son allié Netanyahou ?

En juin 2025, les Israéliens lancent les bombardements sur Téhéran, les Américains suivent. En février 2026, Netanyahou se rend à la Maison Blanche pour défendre l’idée d’une intervention. Aujourd’hui en Israël, beaucoup craignent que leur pays, qui était si populaire il y a peu encore ne le soit plus du tout. C’est le grand sujet. Plusieurs think tanks ont sorti des analyses montrant que la gestion de l’affaire irano-israélienne a conduit à une chute de popularité de leur pays aux États-Unis. Dans la dernière période, sur le terrain, on a bien vu que Trump et Netanyahou ne sont pas d’accord sur le Liban. Apparemment Trump a imposé ses décisions au premier ministre israélien. Mais ce dernier se réserve le droit de réagir par des bombardements ciblés. Ce qui est important dans tous ces événements, c’est de voir comment en Iran et au Moyen-Orient, toutes ces sociétés vont réagir à l’après-guerre.

Dans quelle situation se retrouve l’Iran aujourd’hui ?

Les Iraniens, même ceux qui détestent la République islamique, ont de la fierté, le nationalisme iranien en sort renforcé. Le message qu’ils renvoient est le suivant : « nous avons affronté une des plus grandes armées au monde et on n’est pas mort ». C’est une victoire des nationalistes iraniens….

En gagnant cette guerre, le poids des militaires a dû se renforcer ?

Les responsables politiques aujourd’hui sont surtout issus du corps des gardiens de la révolution. Ils ont une moyenne d’âge de soixante, soixante-dix ans. Les gardiens de la révolution ont montré leur efficacité dans la défense du pays, ils produisent les drones, les missiles, ils étaient en charge du programme nucléaire, ils ont tenu bon pendant l’offensive américaine.  Ils sont puissants sur le plan économique et politique, ils sont maires, gouverneurs de province, députés ou ministres. Ils sont aussi à l’image d’une partie de la société, certains disent que l’Amérique ou Israël ne sont pas leurs problèmes.

Au début du régime, les nationalistes iraniens étaient contre la République islamique, ils estimaient que les Gardiens de la révolution les avaient trahis, qu’ils étaient trop religieux, qu’ils n’étaient que l’armée de réserve idéologique du régime. Aujourd’hui leur image a changé, les gardiens de la révolution ont récupéré le nationalisme, c’est eux qui ont défendu la patrie, non les mollahs.

Cette situation peut-elle faire évoluer la direction du pays ?

Dans les années quatre-vingt, les libéraux, la gauche, les intellectuels ont soutenu le régime qui entrait en guerre contre l’Irak. Il y a un peu de cela aujourd’hui : les gardiens de la révolution reprennent l’esprit nationaliste de l’Iran. Par contre, les plus radicaux des islamistes leur disent : on vous soutient parce que nous sommes en guerre, mais ne croyez pas que nous resterons inertes pour la suite…

Et pour ceux qui sont descendus dans les rues en janvier avant les massacres rien n’a changé…

La contestation est toujours là bien sûr.  Mais le pays a traversé une guerre, l’unité nationale a régénéré le nationalisme. Il y a un désir d’ouverture au monde, dans les secteurs économiques, universitaires, scientifiques. La société iranienne ne veut plus être exclue de la mondialisation.

Après cette guerre, les Iraniens voudraient donc faire nation autrement…

Sans doute. Le fait est que l’indépendance nationale est devenue la priorité, on ne parle plus autant d’islam dans les rues iraniennes. D’une certaine façon, l’image des mollahs s’estompe. Khamenei a été tué, c’était le dernier guide, le seul qui avait une autorité politique sur tout le monde. Son fils qui lui a succédé n’a pas le pouvoir dire « je suis le guide ».

Et si ce virage n’était qu’une façon de consolider le pouvoir sur une base nationaliste ?

Je réponds que la dynamique est là. Je réponds que l’agression des États-Unis a permis à l’Iran national de gagner contre l’Iran islamique. Désormais l’Iran national l’emporte sur les anciennes priorités idéologiques. Ce nationalisme est une porte ouverte pour tout le monde. Les Iraniens qui, en politique, n’ont pas les deux pieds dans le même sabot, vont reprendre leurs revendications et faire entendre leur volonté de changement.

Sinon quoi ? Un nouveau coup de barre répressif ?

Tout est possible. On peut voir un « Bonaparte iranien » prendre le pouvoir. Je dis souvent cela, car l’anarchie règne aussi, le pays est désorganisé, il est à refaire. Quelqu’un pourrait surgir pour gérer l’après-guerre, établir un état fort avec les gardiens de la révolution. Mais un état fort, serait en butte à la société iranienne qui, elle aussi, est très forte. Les changements sont en cours, la guerre a bouleversé le pays dans son rôle international mais aussi à l’intérieur. 

(*) Bernard Hourcade, géographe, directeur de recherche émérite au CNRS. Géopolitique de l’Iran, Armand Colin.

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