Bock-Côté, le déclinisme claironnant

par Bernard Attali |  publié le 15/05/2026

Le pessimiste joyeux se présente comme un entretien de l’éditorialiste québécois avec Laurent Dandrieu, rédacteur en chef à Valeurs actuelles. Le choix de l’interlocuteur donne le ton, celui d’une inflation verbeuse qui sent la naphtaline.

Laurent Dandrieu et Mathieu Bock-Côté, auteurs du livre « Le pessimiste joyeux ». (extrait de la couverture du livre © Fayard)

Pour l’essentiel, Bock-Côté alerte sur le risque pour la France de « renoncer à ce qu’elle est » en adoptant des schémas de pensée qui lui seraient étrangers, mettant en péril la singularité de son modèle culturel et politique. L’auteur dénonce la « décomposition de l’Occident » et le vide de la modernité.

Les décombres comme terrain de jeu et le déclinisme comme fonds de commerce.

Disons-le tout de suite : le propos de Bock-Côté n’est qu’une longue inflation verbeuse. Avec lui, l’évidence même est laborieuse. Tout le monde n’est pas Bernanos.

L’auteur, c’est vrai, n’a pas beaucoup de temps pour soigner son style. Sur CNews, il livre deux éditoriaux quatre jours par semaine, anime son émission le samedi, signe une tribune hebdomadaire dans Le Figaro et Le JDD, sans compter quatre chroniques par semaine dans Le Journal de Montréal. Cette logorrhée médiatique — sur des chaînes et titres en grande partie sous influence de Bolloré — n’est évidemment jamais interrogée dans le livre… édité chez Fayard, bien sûr.

La nostalgie comme fonds de commerce

Nous avons affaire à un professionnel de la nostalgie, un amoureux du passé. Cette contrée imaginaire où les enfants disaient « bonjour monsieur », les trains arrivaient à l’heure, les instituteurs portaient des blouses grises, les ministres lisaient Chateaubriand, et l’on pouvait, paraît-il, laisser sa porte ouverte sans craindre un « grand remplacement ».

Le « c’était mieux avant » est un filon rentable. Il ne nécessite ni preuve, ni statistiques, ni rigueur intellectuelle. Il suffit d’un soupir.

Le passé, dans cette version remasterisée, est un musée où l’on a retiré toutes les pièces embarrassantes.

La chanson n’est pas nouvelle. Chaque génération a son paradis perdu. Dans les années 1970, on regrettait les années 1950. Dans les années 1950, on regrettait la Belle Époque. À la Belle Époque, on trouvait que tout partait à vau-l’eau. Les Romains eux-mêmes se lamentaient déjà sur la décadence des mœurs.

C’est très commode, le passé. Quand on ne sait plus très bien quoi proposer pour demain, on vend hier. Le futur exige des idées, du courage, parfois de la compétence. Le passé demande seulement un ton grave et quelques photos en noir et blanc.

Mais le « c’était mieux avant » est rarement une analyse. C’est un regret en forme d’anesthésie.

Et Bock-Côté regrette beaucoup.

Il regrette que le Québec ne soit pas indépendant, d’ailleurs. À le lire, un lecteur mal informé pourrait croire que la province francophone du Canada ne produit que des intellectuels engoncés dans la déclamation civilisationnelle et l’obsession du déclin identitaire.

Ce serait profondément injuste.

Ceux qui, comme moi, aiment la Belle Province savent combien la culture québécoise peut être toute en finesse, en distance, en ironie même. Le Québec a donné de nombreux écrivains capables de complexité, de doute — bref, tout ce qui manque précisément à cette rhétorique du clairon civilisationnel. Bock-Côté ne représente pas cette tradition ; il la caricature.

Une rhétorique du déclin

Soyons clairs : on peut être fidèle à ses souvenirs, on peut apprécier le charme de la nostalgie. Mais il est trompeur de mentir sur le passé pour mieux cracher sur le présent. C’est d’ailleurs ce qui distingue le conservateur du réactionnaire, subtilité qui échappe à notre auteur.

Car derrière le rideau de fumée, que trouve-t-on ? Une longue série de poncifs et une vieille marchandise tendancieuse.

Notre histoire a déjà connu cette musique : dénonciation des élites déracinées, obsession de la dissolution nationale, critique de l’individualisme moderne, plainte contre la corruption morale, exaltation de l’ordre, de l’autorité, de la continuité supposément perdue.

Disons-le crûment : il y a dans ce type de littérature un relent du vieux refrain qui prospérait dans les années 30. De bons esprits expliquaient alors que la démocratie avait affaibli la nation, que la modernité l’avait ramollie, et qu’un retour à l’ordre moral redonnerait enfin une colonne vertébrale au pays. Il y a encore des esprits faux pour penser que Vichy n’était qu’une parenthèse incomprise et non une faillite morale.

Ce livre n’est pas un essai. C’est une vieille brocante qui sent la naphtaline.

Bernard Attali

Editorialiste