Bolloré et Pigasse : les médias au service de la radicalité
Est-ce le désamour des Français pour les hommes politiques ? Deux patrons, Vincent Bolloré et Matthieu Pigasse, veulent influer sur l’élection présidentielle de 2027 via les groupes médias qu’ils ont constitués. L’un est proche de l’extrême droite, l’autre de la gauche radicale : tous deux veulent bousculer le jeu politique.
Ils n’ont rien en commun, mais ils se rejoignent par la démarche. Vincent Bolloré, à droite, Matthieu Pigasse, à gauche, sont deux patrons de renom qui ont fait irruption à leur manière sur la scène politique. Dans les enquêtes que vient de publier Le Monde, on découvre deux iconoclastes qui useront de leur pouvoir pour peser sur la présidentielle de 2027.
Bolloré, stratégie d’influence à droite
Déjà, en 2022, Vincent Bolloré, le plus connu et le plus influent des deux, avait soutenu la candidature de son protégé Éric Zemmour, qui obtiendra le score décevant de 7 %. Depuis, il a peaufiné sa stratégie pour faire prospérer ses idées grâce à l’influence médiatique qu’il exerce à travers sa chaîne de télévision CNews, sa radio Europe 1 et son journal le JDD.
Le 21 mai, il va un cran plus loin. Lors du déjeuner de lancement de « l’Institut de l’Espérance », son think tank d’inspiration chrétienne conservatrice, il réunit une centaine d’invités issus des milieux politiques, économiques ou militaires. Parmi eux, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, le conseiller politique de Jordan Bardella François Durvye, proche de Pierre-Édouard Stérin, l’ex-chef d’état-major des armées Pierre de Villiers, l’évêque de Nanterre Matthieu Rougé, et des représentants du catholicisme intégriste tels que Stanislas Billot de Lochner, Jean-Charles Tréhan (LVMH), Christine Kelly (CNews) ou Chantal Barry, qui dirige l’Institut.
Comment lutter contre l’immigration ? Comment réduire les dépenses publiques ? Ce sont deux des thèmes abordés par ces personnalités. Parmi elles, une femme de 45 ans intrigue : Xenia Fedorova, l’ex-dirigeante de la chaîne Russia Today (RT) en France, sélectionnée par le Kremlin pour relayer la propagande de « l’opération spéciale », comme l’appelle Vladimir Poutine, menée par la Russie contre l’Ukraine.
Vincent Bolloré semble l’avoir prise sous son aile. Chroniqueuse à CNews, elle tient une rubrique dans le JDNews et présente « Lumières orthodoxes » sur Canal+. Tout comme Philippe de Villiers, qui attire chaque semaine un million de téléspectateurs sur CNews, elle défend le point de vue de Moscou sur la guerre en Ukraine. Sous prétexte de faire entendre « une autre voix », Vincent Bolloré diffuse ainsi des idées pro-Poutine auprès des Français, à l’instar d’une partie de l’extrême droite.
Pigasse, offensive médiatique à gauche
Matthieu Pigasse a un parcours bien différent – et une moindre force de frappe. Issu d’une famille de journalistes, un métier qu’il respecte – son oncle a dirigé L’Express –, il entre un peu par hasard dans les affaires après avoir été membre du cabinet de Dominique Strauss-Kahn à Bercy. Spécialiste de la restructuration de la dette chez Lazard, il assouvit son goût pour les médias à travers sa holding, Combat, qui abrite Les Inrockuptibles, le groupe Nova Press et une participation dans le HuffPost.
Son objectif affiché est de lutter contre l’extrême droite. Il a récupéré l’humoriste Guillaume Meurice, exfiltré de France Inter après le 7 octobre et ses plaisanteries sur Benyamin Netanyahou. Celui-ci a créé sa bande de chroniqueurs sur Radio Nova, où son émission réunit 700 000 auditeurs. Meurice s’est aussi fait remarquer en co-signant avec le député LFI, cofondateur de la Jeune Garde, Raphaël Arnault, un hors-série produit avec Les Inrocks, L’Humanité, Blast et Radio Nova, qui tend à légitimer l’usage de la violence par l’extrême gauche au nom d’un « front commun contre l’extrême droite ».
Contrairement à Vincent Bolloré, Matthieu Pigasse ne roule pas pour les autres, mais surtout pour lui-même. Il est sorti du bois en avril à Liffré en plaidant pour l’union de toutes les composantes de la gauche en vue d’un projet de « transformation radicale » de la société. La « gauche molle », ça suffit ! a-t-il asséné ce jour-là. Pour illustrer son propos, il a mis au défi Raphaël Glucksmann de débattre avec lui. Le patron de Place publique, qui partait prendre un train, a esquivé, convaincu que « Pigasse est un Dieudonné de gauche ». Comprendre : un provocateur, prêt à franchir la ligne jaune pour se faire remarquer.
Parmi les cibles de Pigasse : François Hollande et Emmanuel Macron. Le premier ne l’a pas nommé à l’Élysée, où il rêvait d’aller lors de la victoire de 2012 ; le second a pris la place qu’il convoitait comme secrétaire général adjoint. Proche de Jean-Luc Mélenchon, qu’il a connu lors de la restructuration de la dette vénézuélienne, Matthieu Pigasse fréquente aussi Olivier Faure, dont il partage la volonté d’unir toute la gauche et qu’il cherche à influencer sur le choix du candidat socialiste à la présidentielle. Surprise ? Il rêve que ce soit lui et attend son heure pour se présenter.



