Bolloré, le conquérant contrarié
L’onde de choc provoquée dans le monde de l’édition par le limogeage d’Olivier Nora ; le recul d’audience de CNews, devancée par BFMTV et LCI ; et le signalement (classé) pour viol sur mineur de son directeur de conscience : trois cailloux dans la chaussure de Vincent Bolloré.
Les fées ont toujours entouré son berceau. Il n’a pas 45 ans quand la presse économique le surnomme « le petit prince du cash-flow », un sobriquet dont il est toujours auréolé. Vincent Bolloré reste celui qui, par une incroyable offensive de séduction, a assis dans les années 1980 son influence sur la banque Rivaud. Une fois dans la place, il organise la cascade de holdings qui lui permettent de racheter le groupe familial qui porte son nom. Dès lors, il bâtit un empire industriel axé sur la logistique et l’Afrique, et tout ou presque lui réussit. Hormis la campagne ratée d’Italie, où il échoue à récupérer Generali, le champion de l’assurance de la péninsule qu’il convoite, tous ses coups réussissent.
De l’industrie aux médias
Dans les années 2000, il opère un virage radical. Pour le laisser, dit-il, en héritage à ses enfants, il va constituer un grand groupe de médias à la Bertelsmann. Pour y parvenir, il utilise la méthode éprouvée avec succès jusque-là : il vide de leurs employés récalcitrants les entreprises qu’il conquiert pour les remodeler selon ses critères : fidélité et rentabilité. Et, au soir de sa vie, comme s’il voulait racheter ses fautes, renforcé dans ses convictions par la rencontre, en 2010, de l’abbé Grimaud qui devient son directeur de conscience, il met ses médias au service de ses idées réactionnaires : un Bolloré nouveau est arrivé.
L’ex-corsaire des affaires part donc en croisade. Il met la main sur le groupe Vivendi et, avec lui, sur une pléiade de médias. À i-Télé (qui deviendra CNews) et au JDD, il bute sur la résistance des journalistes. Il provoque le départ de la plupart d’entre eux. Dès lors, la place est libre : nommés par lui, les nouveaux dirigeants s’installent aux commandes avec leurs affidés pour adopter la ligne morale et politique qu’il leur a dictée, celle d’un catholicisme tradi qui louche vers l’extrême droite.
Jusqu’à aujourd’hui, la machine semblait bien huilée. Comment critiquer la stratégie de CNews, qui a trouvé son public d’extrême droite quand 35 % des Français votent pour le Rassemblement national ? Et pourtant, voici que, coup sur coup, trois revers de fortune jettent un doute sur la pérennité du système Bolloré dans le monde culturel.
L’affaire Nora et la fronde des auteurs
Le premier fut le plus violent : de l’avis général, le limogeage d’Olivier Nora – quelle qu’en soit la raison – a fait sauter une digue dans le monde de l’édition. Que Vincent Bolloré ait transformé Fayard en spécialiste des best-sellers de l’extrême droite avait été à peu près admis par le petit monde de la littérature. Les Bardella, Zemmour, de Villiers et autres Sarah Knafo doivent bien s’exprimer quelque part, autant les regrouper.
Mais en décapitant Grasset, la maison historique des prix littéraires et des grands écrivains, il a heurté jusqu’à ses fidèles soutiens et provoqué le départ de la plupart des auteurs, vidant la maison de sa substance. Dans le JDD, l’inélégant dénigrement de celui qui dirigea la maison pendant plus de vingt ans a achevé de les déconcerter. Et voici maintenant que 600 auteurs de toutes tendances réclament, dans une tribune publiée dans Le Monde, une « loi Jean Zay », du nom du projet de loi avorté sur le droit d’auteur et le contrat d’édition que n’a pu mener à son terme l’ex-ministre de l’Éducation nationale, juif de gauche, assassiné à l’âge de 39 ans par la Milice de Vichy. Tout un symbole… De quoi douter de la capacité de Vincent Bolloré à demeurer un grand éditeur tant l’affaire Nora a fait tache d’huile, y compris dans le groupe Hachette qu’il contrôle.
CNews en recul, climat interne tendu
Au même moment, CNews, qui ne cessait de progresser jusque-là, se met à plonger. Pour se justifier, les journalistes de la chaîne se gargarisaient de ses succès d’audience. La chute est d’autant plus dure. Première chaîne d’information pendant de longs mois, CNews a été reléguée en avril en troisième position, derrière BFMTV, qui l’avait déjà doublée, et, à présent, derrière LCI.
Le choc met en lumière les faiblesses de la chaîne : elle vit sur un modèle low cost où les journalistes de terrain sont à la portion congrue et où tout repose sur le commentaire – acerbe – des chroniqueurs. Un talon d’Achille quand l’actualité ne se déroule pas au café du commerce mais sur la scène internationale, aux États-Unis ou en Iran, où les deux concurrents, BFM et LCI, déploient avec force leurs envoyés spéciaux.
Ceci dans un contexte où l’ambiance générale se fait plus pesante. Las de la férule de leur directeur général Serge Nedjar, les talents fuient la chaîne. Le maintien à l’antenne de Jean-Marc Morandini alors qu’il avait été condamné provoque le départ de Sonia Mabrouk et un débat inédit sur l’emprise de Bolloré sur le fonctionnement de la rédaction. Même les audiences de Pascal Praud, jusque-là au firmament, reculent. Et, tout récemment, l’intouchable chroniqueuse Élisabeth Lévy aurait été sanctionnée pour avoir dit à l’antenne le mal qu’elle pense de la surréaction de Bolloré envers Grasset dans le JDD.
Pour clore le tout, Le Canard enchaîné publie un article où le journal affirme que l’abbé Grimaud, proche parmi les proches, a fait l’objet d’un signalement, classé sans suite en 2023 pour cause de prescription, pour viol et agression sexuelle sur mineur. Que vaut un tel directeur de conscience pour un homme de la trempe de Vincent Bolloré ?
« Il se moque de tout cela. Il n’a aucun respect pour les intellectuels parisiens. C’est d’ailleurs une peccadille, comparée à la proposition de Bill Ackman (Pershing Square) à 64 milliards de dollars de fusion-rachat de sa filiale Universal Music », commente un grand patron qui le connaît bien.
Peut-être. Mais dans la grande croisade de fin de vie de Vincent Bolloré figure aussi la rédemption des âmes et des esprits. Comme un symbole, Canal+ qu’il contrôle vient d’annuler l’adaptation en série documentaire du best-seller d’Éric Zemmour Le Suicide français, qui s’était vendu à 500 000 exemplaires en 2014. Le puissant syndicat Libres de la chaîne cryptée avait regretté qu’« une nouvelle fois le groupe serve de support idéologique à des idées qui ne soutiennent en rien les objectifs de l’entreprise ». Comme quoi, même quand on s’appelle Bolloré, l’argent ne peut pas tout.



