Brexit : dix ans après, le désastre populiste

par Bernard Attali |  publié le 22/06/2026

Rarement une décision politique aura été autant débattue avant d’être aussi peu remise en question après. Pourtant, dix ans après le référendum, le Brexit offre un cas d’école des dégâts que peut produire le populisme lorsqu’il accède au pouvoir.

Des manifestants pro-européens participent à un rassemblement sur Parliament Square pour appeler le Royaume-Uni à réintégrer l'Union européenne à l'approche du 10e anniversaire du référendum sur le Brexit à Londres, le 20 juin 2026. (Photo Wiktor Szymanowicz / NurPhoto via AFP)

Il y a juste dix ans, le 23 juin 2016, les Britanniques ont voté pour quitter l’Union européenne. Ce vote ne fut pas seulement un référendum sur l’Europe. Ce fut aussi et surtout un vote contre une fracture territoriale de trente ans. Margaret Thatcher avait brutalement fermé les mines, Tony Blair avait concentré et urbanisé la richesse, David Cameron avait imposé l’austérité. Les régions du Nord et des Midlands avaient regardé Londres s’enrichir, tandis que les salaires stagnaient ailleurs et que les emplois disparaissaient partout hors de la City. L’UE était un bouc émissaire commode.

Une fracture territoriale profonde

Le « Leave » (parti favorable au Brexit) a dépassé les 70 % dans des territoires marginalisés, désindustrialisés, en situation périphérique ou ressentis comme tels : les petites et moyennes villes du Nord comme Hartlepool, Middlesbrough, Barnsley, Wigan, Stoke, ou les anciennes vallées minières du pays de Galles, vieux territoires industriels restés à l’écart du développement.

À l’inverse, le vote Remain (parti pro-européen) a été fort dans les espaces urbains comme Londres et quelques grandes villes où se concentraient les activités de services à haut rendement — finance, juridique, commerce international — ainsi que dans les places universitaires de Cambridge et Oxford.

Cette situation, des démagogues l’ont captée, instrumentalisée, falsifiée, avec à leur tête un leader foutraque.

La campagne pro-Brexit s’est organisée autour du slogan « Take Back Control », avec la promesse de restaurer la souveraineté du pays, de reprendre la maîtrise des flux migratoires et de relancer la prospérité économique. Il fallait un symbole simple. Ce fut le fameux bus rouge de Boris Johnson. Le véhicule sillonna le pays avec une grande pancarte : « Nous versons 350 millions de livres sterling chaque semaine à l’UE, finançons plutôt notre NHS (service de santé national). » Un mensonge, évidemment.

La promesse n’a pas duré. Quelques heures à peine après l’annonce des résultats, les leaders du Leave déclaraient que la promesse de reverser la contribution européenne au service de santé ne pourrait pas être tenue. Le bus rouge n’était pas qu’une désinformation : c’était une technique.

Dix ans de décrochage économique

Le Brexit n’a pas déclenché un krach. Il a initié un décrochage lent, insidieux, cumulatif. Difficile à percevoir puisqu’il se mesure à un scénario a contrario : ce qu’aurait été le Royaume-Uni s’il était resté dans l’Union.

Aujourd’hui, on sait. Dès 2025, le Brexit a réduit le PIB du Royaume-Uni de plus de 6 %, l’investissement de 12 % à 18 %, l’emploi de 3 % à 4 % et la productivité de 3 % à 4 %. La Banque d’Angleterre a calculé récemment que les exportations et importations britanniques seront à long terme inférieures d’environ 15 % à ce qu’elles auraient été sans le Brexit, tandis que la productivité économique devrait chuter de 4 %. Quant au déficit commercial, il a explosé.

Le secteur financier se croyait à l’abri. Un de mes amis banquier me disait juste après le vote : « Rien ne changera pour la City. » Aveuglement. Un an après le Brexit, 440 entreprises financières — environ un dixième du système bancaire anglais — avaient quitté Londres pour s’installer dans d’autres centres financiers européens.

Et tout à l’avenant. En 2022-2023, les universités britanniques comptaient dans leurs rangs 37 % d’étudiants européens en moins par rapport à 2020-2021. Les programmes d’échanges universitaires comme Erasmus ont d’ailleurs pris fin avec le Brexit.

L’immigration, cette promesse centrale, s’est retournée de façon spectaculaire. Une fois le Royaume-Uni officiellement sorti de l’UE, les chiffres de l’immigration ont continué de progresser, atteignant un record absolu en mars 2023 avec un solde migratoire net avoisinant le million. Les partisans du « Leave » avaient promis de fermer les frontières. Ils ont seulement changé la provenance des migrants — remplaçant les Polonais par des Indiens et des Nigérians — tout en privant l’économie des travailleurs qualifiés européens dont elle avait besoin.

Quant à la dimension géopolitique de l’événement, les dégâts sont visibles. Le Royaume-Uni ambitionnait de retrouver les faveurs de son grand allié américain. L’Amérique de Donald Trump lui a fait un pied de nez en se détachant avec morgue de l’alliance atlantique. Une gifle mémorable et un isolement qui n’a rien de « splendid ». God Save the King.

Une leçon politique durable

La colère des oubliés, celle qui avait produit le Brexit, ne s’est évidemment pas apaisée. Les régions pauvres d’Angleterre avaient voté pour changer leur sort. Elles ont reçu en échange dix ans de stagnation, un système de santé affaibli, une livre sterling dépréciée et des gouvernements tories incapables de donner un sens à ce qu’ils avaient eux-mêmes provoqué.

En juillet 2024, les Britanniques ont sanctionné le Parti conservateur en élisant le travailliste Keir Starmer. Mais celui-ci est aujourd’hui mis en difficulté par les forces d’extrême droite… les mêmes qui ont fait campagne contre l’Europe ! On ne change pas une équipe qui gagne !

Le gouvernement en place n’envisage évidemment pas un retour dans l’Union européenne. D’ailleurs, aujourd’hui encore, aucun leader politique anglais n’ose confesser le désastre. Le peuple a parlé. Quiconque remet le vote en question sera qualifié de traître à la démocratie. « Never explain, never complain ». C’est donc un pays divisé, affaibli, désenchanté, qui s’apprête à commémorer l’anniversaire du référendum.

Il faut méditer l’enchaînement. Le voici. Une partie des classes populaires est délaissée, des élites égoïstes refusent de voir leur déclassement, des irresponsables en profitent et poussent les électeurs à prendre une décision absurde, le pays tout entier en subit de graves conséquences économiques, les gouvernements raisonnables sont incapables de reprendre le contrôle et… pour finir, c’est l’extrême droite qui emporte la mise !

Ce que le Brexit enseigne, au fond, c’est une vérité qui renvoie à la lucidité de Tocqueville : la démocratie n’est pas vaccinée contre elle-même. Elle peut être retournée contre ses propres fondements — la délibération, l’intérêt général — par des irresponsables qui savent que la vérité est complexe et que le mensonge brut peut l’emporter quand on s’emploie avec cynisme à manipuler l’opinion. Le problème, c’est que le peuple en paie la facture. Longtemps.

Oui, nous aurions tort de ne pas méditer la leçon. Le Brexit est peut-être l’expérience la plus complète jamais menée permettant d’apprécier les effets dévastateurs du populisme dans une démocratie avancée. À bon entendeur…

Bernard Attali

Editorialiste