Budget : chronique d’un échec annoncé

par Valérie Lecasble |  publié le 16/10/2026

Les députés ont rejeté la réduction de l’abattement fiscal de 10 % des retraités. Une ineptie qui présage mal du vote d’un budget d’ici à la fin de l’année, pourtant indispensable pour éviter une accélération brutale de la crise de la dette.

Le ministre de l'Économie et des Finances, Roland Lescure, lors de la première lecture du projet de loi de finances 2027 (PLF) à l'Assemblée nationale, le 13 octobre 2026. Débat sur le projet de budget du gouvernement pour 2027. (Photo :Amaury Cornu / Hans Lucas via AFP)

Roland Lescure est bon soldat. Patient et pédagogue, il exécute sans broncher la mission que lui a confiée son chef, le moine-soldat Sébastien Lecornu : inonder les médias de la bonne parole. Les députés, insiste-t-il, doivent faire preuve de « responsabilité » et voter le budget. Sans budget, lâche-t-il, la France affronterait « une situation très difficile ». Une litote dans la bouche du ministre de l’Économie, dont la ritournelle est désormais connue : sans budget, la France perdrait le peu de confiance que lui accordent encore les marchés financiers. S’ensuivraient une crise sévère de la dette et un appel à l’aide à la Banque centrale européenne.

Le budget face au risque de censure

Pour Roland Lescure, l’heure est grave : il doit faire adopter coûte que coûte ce budget, même si le gouvernement devait sauter. Or, l’utilisation du 49-3 provoquerait le dépôt d’une motion de censure à haut risque, qui priverait la France de budget si elle devait être votée. Et le recours aux ordonnances, seule certitude que le budget soit adopté, serait une potion amère qui l’obligerait à s’en tenir au texte initial, sans inclure aucun des amendements votés au Parlement. Une déconvenue démocratique qui, même si elle est brandie, signerait une fin piteuse pour le gouvernement Lecornu et pour le bilan d’Emmanuel Macron.

Comment l’éviter ? En convainquant les uns et les autres qu’il vaut mieux un budget dit de « transition » imparfait que pas de budget du tout. La favorite de l’élection présidentielle Marine Le Pen pourrait entendre le message, elle qui n’a pas intérêt à se retrouver à l’Élysée sans budget. D’où le sentiment que son groupe RN s’abstiendrait en cas de motion de censure. Le délai de carence d’un an pour que les étrangers hors Union européenne touchent leurs prestations sociales est destiné à l’encourager, même s’il ne rapporte que des clopinettes.

Emmenés par François Hollande et Sacha Houlié, une dizaine de députés PS-Place publique pourraient aussi refuser la motion de censure pour éviter la politique du pire. Les autres, guidés par le président du groupe PS Boris Vallaud, s’y rangeraient au contraire, rejoignant ainsi leurs collègues LFI, écologistes et communistes pour dénoncer un budget « injuste ». À six mois de la présidentielle, pas question pour eux de réitérer leur soutien de l’an dernier à Sébastien Lecornu, ce qui ne leur a politiquement rien rapporté. D’autant qu’ils n’obtiendraient pas, cette fois, la moindre contrepartie en échange. Voici le décor planté. À Roland Lescure, donc, d’aller chercher les soutiens et de défendre l’indéfendable, à savoir un chapelet de mesures où chaque Français, retraité, fonctionnaire, jeune, va devoir se serrer d’un cran la ceinture.

Les députés épargnent les retraités

La pièce a mal commencé. Jeudi 15 octobre, les députés de tous bords, sauf ceux du bloc central, ont supprimé par 116 voix contre 30 la baisse du plafond de l’abattement fiscal de 10 % sur les pensions de retraite. Pourquoi cette mesure quasi indolore, qui devait rapporter 1,4 milliard d’euros au budget de l’État, a-t-elle été ainsi rejetée ? Pas touche aux retraités ! ont répondu tous en chœur les députés. Le ministre du Budget David Amiel a beau répéter qu’aux 25 % de la population que représentent les retraités, on ne réclame que 10 % de l’effort national, les élus, y compris ceux du RN, ne veulent rien entendre. À six mois de la présidentielle, les retraités forment le gros du bataillon qui ira voter. Aux législatives de juin 2024, ce sont eux qui sont venus grossir les rangs des électeurs du Rassemblement national.

Pour un gouvernement qui comptait sur le RN pour faire adopter le budget, le coup de semonce est clair : il ne pourra y introduire la moindre mesure qui obère le niveau de vie des retraités, dont on sait pourtant qu’il est supérieur à celui des actifs. Le retour à l’équilibre est une démarche de bon sens, mais les gouvernements successifs s’y sont toujours cassé les dents. Étrange pays que la France où l’électoralisme l’emporte toujours sur l’intérêt du pays…

Pouvoir d’achat et dépenses publiques

Chaque jour qui passe fait toucher du doigt la sombre réalité : après dix années de macronisme qui ont enrichi les riches et appauvri les pauvres, le compromis devient improbable. La manifestation de ce samedi 17 octobre en témoigne, qui verra peut-être les colères converger entre lycéens, ex-Gilets jaunes, étudiants, agriculteurs ou syndicalistes. Quelque 250 actions de défense du pouvoir d’achat sont annoncées, aussi éparpillées qu’incontrôlables.

Une protestation compréhensible… Quelque 65 milliards de réduction d’impôts par an aux plus aisés ont fait prospérer les plus aisés, qui bénéficient, entre autres, de la flat tax, à savoir un allègement à 30 % de leur impôt sur leurs gains financiers. Bercy vient de fixer à 166 milliards d’euros le montant des aides aux entreprises, dont près de 65 milliards d’allègements généraux de cotisations sociales dont personne ne sait à quoi ils ont été utilisés. Comment, dans ces conditions, faire accepter aux autres catégories les efforts nécessaires ? L’habile Sébastien Lecornu paraît bien impuissant à calmer les colères. Sans marge de manœuvre financière, il en appelle aux candidats à la présidentielle pour voler à son secours. Une douce illusion ?

Valérie Lecasble

Editorialiste politique