Budget Lecornu : l’Europe aux frais des autres

par Boris Enet |  publié le 23/09/2026

Le budget de l’UE voit loin : sa programmation pluriannuelle court de 2028 à 2034 et tient la route. Rien à voir, a priori, avec la copie laborieuse d’un État membre aux prises avec une croissance atone et une dette élevée, à l’instar du budget Lecornu en France. 

Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, en déplacement sur le site de la future usine de la société aérospatiale MaiaSpace à Vernon, dans le nord-ouest de la France, le 4 septembre 2026. (Photo Thomas SAMSON / AFP)

Objet de débats serrés depuis plusieurs mois, le budget européen dessine une réforme structurelle donnant davantage de marges de manœuvre à la direction bruxelloise, Commission et Parlement, tout en laissant les États membres arbitrer, au niveau régional, entre fonds de cohésion et allocations à l’agriculture. Rien d’étonnant à ce qu’il réveille de vieilles oppositions.

Affublés de ce sobriquet hérité de la période où Wolfgang Schäuble et Mark Rutte incarnaient une ligne d’austérité particulièrement rigoureuse face à ce qu’ils appelaient le « Club Med » du sud de l’Europe, les « frugaux » viennent de signer une tribune commune dans Politico. Les chefs de gouvernement de l’Allemagne, des Pays-Bas, du Danemark, de l’Autriche et de la Finlande voudraient réduire de plusieurs centaines de milliards la copie de la Commission.

Ce n’est pas rien : plusieurs centaines de milliards sur quelque 2 000 milliards d’euros, soit une augmentation d’environ 60 % par rapport à l’exercice précédent, 2021-2027. Dans les grandes masses, 865 milliards réunis dans une même enveloppe seraient consacrés à la cohésion et à l’agriculture ; 409 milliards iraient au soutien à la compétitivité, à la recherche et à l’innovation ; au moins 100 milliards seraient destinés à l’Ukraine, le reste étant affecté au fonctionnement général des institutions communautaires et à leurs actions.

Les cinq frugaux qualifient le projet d’« irréaliste », économiquement comme politiquement, sans préciser exactement où ils entendent porter leurs coupes, tout en affichant leur volonté de soutenir davantage la compétitivité. Ils souhaitent moins d’affectations décidées en amont afin de privilégier les investissements dans la sécurité, la défense et… la lutte contre l’immigration clandestine.

Ils ne sont pas opposés aux programmes communs, mais préfèrent en conserver le contrôle dans un cadre intergouvernemental plutôt que de déléguer à Bruxelles des arbitrages de long terme. C’est là que leur conception paraît en décalage avec l’évolution de la Maison commune, confrontée à la guerre menée par Poutine et aux rapports de force imposés par Trump. L’accord « contraignant » scellé entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland en donne la mesure.

Arctique : le prix du tête-à-tête

Qu’après lui avoir tenu tête sur le Groenland et l’avoir contraint à reculer, il soit utile de négocier avec Donald Trump, rapports de force obligent, personne ne le contestera. Mais lui offrir un accord à quelques encablures des midterms pose évidemment la question du calendrier.

Quant à l’accord lui-même, du moins à ce que l’on en sait, les États-Unis reconnaîtraient la souveraineté danoise – et non européenne – ainsi que le droit à l’autodétermination des Groenlandais, en échange de la possibilité d’implanter trois nouvelles bases au sud de l’île et d’un droit de regard sur les investissements, notamment pour contenir les ambitions chinoises et russes.

« Du rêve à la réalité », proclament à l’unisson Trump et Rubio. Il y a fort à parier qu’avec le concours de la Commission et du Parlement européens, le curseur aurait pu être déplacé dans un sens plus favorable aux intérêts de l’Union, n’en déplaise à la très souverainiste sociale-démocrate Mette Frederiksen. C’est précisément ce qui se joue désormais sur le continent : l’articulation entre des souverainetés nationales de plus en plus exposées et une souveraineté européenne qui cherche à s’affirmer par la puissance.

La discussion entre Varsovie et Washington sur l’implantation d’une base américaine de quelque 10 000 soldats en Pologne en constitue un autre exemple. C’est dans ce contexte que la présidente von der Leyen a évoqué un « pendant européen à l’article 4 de l’OTAN », manière de revendiquer diplomatiquement l’autonomie stratégique de l’Union tout en préservant à l’organisation transatlantique ses missions, notamment le principe de défense collective de l’article 5 en cas d’attaque contre l’un de ses membres.

C’est sans doute, aujourd’hui, un compromis difficilement dépassable dans l’architecture de défense occidentale. Celle-ci pourrait néanmoins évoluer avec le temps, comme le laisse entrevoir l’idée d’un « Conseil de sécurité européen » associant notamment l’Ukraine, le Canada et la Norvège. Le projet n’est pas encore sorti des limbes, mais Ursula von der Leyen, Mark Carney, Emmanuel Macron et quelques autres en caressent la perspective.

Pas de puissance sans moyens

La vieille maxime – « sans le sou, on n’est rien du tout » – a peut-être vécu ; ce qu’elle dit reste pourtant valable. Bruxelles ne peut accumuler missions et compétences nouvelles sans voir ses moyens humains et financiers significativement renforcés.

Le club des cinq frugaux souhaite ainsi geler les effectifs de fonctionnaires européens pendant les six années de la prochaine programmation. Difficilement concevable alors que plusieurs élargissements sont à l’ordre du jour. Difficilement concevable aussi lorsque la Commission est désormais dotée, avec l’accord du Conseil et du Parlement, d’un commissaire à la Défense. Difficilement concevable, enfin, lorsque la Haute représentante pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, doit affronter la situation internationale que nous connaissons.

Il est donc probable que le club des cinq frugaux n’obtienne pas entièrement gain de cause. Raison de plus pour regretter le choix de Sébastien Lecornu sur ce dossier – voir notre article…

Comme c’est la règle dans la Maison commune, l’on aboutira vraisemblablement à un compromis d’ici à la fin de l’année. António Costa ou Emmanuel Macron, voire Pedro Sánchez, Donald Tusk ou même Giorgia Meloni, y contribueront. Encore faut-il que ce compromis n’entrave pas la marche vers une puissance européenne plus intégrée, qui suscite aujourd’hui des attentes bien au-delà des frontières de l’Union, de Kyiv à Ottawa, de Mexico à Oslo.

Boris Enet