Budget : Lecornu va-t-il se sacrifier ?
Pour faire passer la dernière loi de finances du double quinquennat de Macron, le Premier ministre a plusieurs possibilités. Une seule lui permet d’être certain de sauver son budget, mais pas sa personne…
Avec 54 milliards d’économies annoncés, Sébastien Lecornu veut frapper les esprits. Il ne sera pas celui qui, par irresponsabilité, provoquera une crise financière mettant la France à genoux. Encore faut-il que ce sérieux budgétaire ne s’évapore pas au cours de la discussion parlementaire à la recherche d’un improbable consensus…
Le Premier ministre n’est pas démuni. Certes, il affiche sa volonté de dialogue et en appelle au bon sens des différents partis : quelle que soit la personnalité en course pour l’Élysée, celle-ci a intérêt à trouver des comptes (presque) en ordre, rassurant (un peu) les marchés. Mais cela ne suffira sans doute pas à faire adopter la loi de finances par les voies naturelles. Il faudra probablement recourir au forceps, d’une manière ou d’une autre.
Car on sait déjà que la gauche n’acceptera pas ce budget qui ne contient pas de mesures contre les riches. LFI tonnera, mais les socialistes presque à coup sûr aussi. Et si Marine Le Pen montre aujourd’hui patte blanche en affirmant préférer un « budget imparfait à une loi spéciale », rien ne garantit totalement qu’elle ne baissera pas le pouce en fonction de ses intérêts politiques du moment.
Loi spéciale, première voie possible
Pour Lecornu, trois options s’ouvrent : loi spéciale, 49.3, ordonnances. La première est, de l’avis de tous, un pis-aller. Elle consiste à reproduire le budget précédent en attendant qu’une loi de finances puisse être adoptée si rien n’a pu être voté au 31 décembre. Elle a l’avantage de permettre à chacun de rester dressé sur ses ergots et différentes « lignes rouges », en ne donnant pas de blanc-seing au gouvernement, tout en permettant à la France de fonctionner, même si c’est a minima.
Mais la loi spéciale (LS) comporte de gros inconvénients dans la durée, ce qui serait le cas si elle est utilisée cette fois-ci : il faudrait attendre l’issue des législatives suivant la présidentielle pour adopter un nouveau budget, applicable seulement pendant le dernier trimestre vu la lenteur d’un marathon budgétaire. En attendant, les déficits auraient filé : l’Inspection générale des finances a chiffré le coût de la LS à 15 milliards ; et il faudrait tout reprendre à zéro, alors qu’avec un budget déjà voté un simple collectif suffirait pour introduire de nouvelles mesures.
Le risque politique du 49.3
Deuxième voie : le 49.3, bien connu des Français. Mesure impopulaire, considérée comme antidémocratique, elle est pourtant bien utile parfois pour sortir de situations inextricables. Un moindre mal, en somme. Mais Sébastien Lecornu ne peut en aucun cas être certain de ne pas subir une motion de censure qui rejetterait à la fois le texte et la personne du Premier ministre. On a déjà vu le RN se montrer avenant puis faire tomber le couperet : Michel Barnier en a été la victime.
Les ordonnances, ultime recours
Restent les ordonnances. Jamais utilisées, elles seraient cette fois-ci adaptées au moment. En effet, contrairement au 49.3 qui fait adopter la loi de finances après amendements, les ordonnances s’appliquent au texte initial. Le gouvernement a donc intérêt à se montrer courageux ab initio, laisser se développer la discussion budgétaire en la faisant traîner 70 jours, à l’issue desquels, si le texte n’est définitivement ni adopté ni rejeté, il « peut », selon l’article 47-3 de la Constitution, le mettre en vigueur par ordonnances.
L’intérêt est double : un texte sérieux est adopté et il est maintenu même si le gouvernement est sanctionné par une motion de censure. Le Premier ministre voudra-t-il faire don de sa personne à la France ? Déjà, l’an dernier, Emmanuel Macron avait pressé son Premier ministre d’utiliser les ordonnances, lequel avait refusé, préférant un compromis cher payé avec les socialistes. Aujourd’hui, accepterait-il de se sacrifier ? Si Lecornu tombe, ce qui est probable en cas d’ordonnances, il peut toujours, à la demande du chef de l’État, rester à Matignon pour expédier les affaires courantes le temps de la campagne. Ce n’est pas une sortie très glorieuse, mais Lecornu pourrait se targuer de s’être dévoué pour le pays… et même son parti. Tout dépend de l’image qu’il veut laisser pour la suite : être l’homme du compromis, même coûteux, ou le gaullien droit dans ses bottes ? Réponse avant la fin de l’année.



