Cannes : les films plus forts que le vacarme
À Cannes, derrière les polémiques du moment, une évidence demeure : le cinéma continue de captiver, d’émouvoir et de rassembler. Car au-delà des querelles, le véritable défi du septième art se joue désormais face aux plateformes, aux mutations du financement et à l’irruption de l’IA.
On parle beaucoup de la pétition des professionnels du cinéma, des réactions de Canal+, au point que, pour certains, les films passeraient presque au second plan. En débarquant quelques jours sur la Croisette, je m’attendais à trouver Cannes à feu et à sang, embarqué dans des discussions sans fin sur LA crise. Il n’en est rien. Comme chaque année, les conversations portent avant tout sur ce que l’on a vu, aimé, sur les pronostics du palmarès. Et, de ce point de vue, la moisson est riche : excellente sélection, mélange de générations, de sujets, de nationalités, avec des films de très grande qualité.
L’Espagnol Sorogoyen confirme son talent avec L’Être aimé, qui explore les retrouvailles entre un père et sa fille. Le grand cinéaste russe exilé Andreï Zviaguintsev reprend, dans Le Minotaure, un thème cher à Claude Chabrol (La Femme infidèle). Quant au nouveau venu Emmanuel Marre, il signe avec Notre Salut le portrait remarquable d’un collaborateur, magnifiquement incarné par Swann Arlaud.
J’ai cité ici quelques films qui devraient figurer au palmarès, auxquels j’ajouterais volontiers Coward, splendide œuvre de Lukas Dhont sur l’amour entre deux soldats durant la Première Guerre mondiale, mais aussi réflexion inspirée sur l’art et la guerre. Et il y en a beaucoup d’autres.
Une sélection marquée par la guerre
La guerre… Elle revient d’ailleurs avec insistance sur les écrans cannois cette année : De Gaulle d’Antonin Baudry, Moulin de Laszlo Nemes, La Troisième Nuit de Daniel Auteuil, sans compter les films déjà évoqués. La guerre hante les salles autant que les esprits.
S’agit-il d’une guerre si l’on revient à la confrontation entre ceux qui dénoncent le « crypto-fascisme » du propriétaire de Canal+, Vincent Bolloré, et Maxime Saada, président du groupe, qui a déclaré ne plus vouloir travailler avec les signataires d’une pétition jugée absurde par ses opposants et dont le nombre grossit chaque jour — 2 400 aujourd’hui ? Évidemment non.
Canal+ ne peut pas plus se passer des films que leurs auteurs du financement de la chaîne cryptée. Mais, une fois la tension retombée, il restera des traces et la confiance est abîmée. On se serait volontiers passé de cet épisode, car les vrais problèmes du cinéma sont ailleurs.
Financement et modèle français sous pression
D’abord, la dégringolade d’Hollywood, qui produit moins, voit la fréquentation des salles chuter et les cinémas fermer. Les investissements se déplacent vers les plateformes, les séries ou l’intelligence artificielle, qui captent désormais une part croissante des financements et de l’attention des géants du numérique. Le rêve américain porté par Hollywood s’est transformé en cauchemar. Moins de films américains, c’est aussi moins de recettes pour les salles.
Ensuite, les financements publics comme privés — y compris ceux de Canal+ ou de France Télévisions — diminuent leurs investissements. Il faut donc trouver de nouveaux financements, ce qui n’est pas si simple. Enfin, la concurrence des écrans multiples et individuels devient de plus en plus rude.
En France, on le rappelle souvent, le système mis en place autour du CNC depuis 1946 demeure particulièrement vertueux. La taxe prélevée sur les billets et sur le chiffre d’affaires des diffuseurs, quel que soit le support, est réinjectée dans la production, la distribution et les salles, selon des mécanismes automatiques et sélectifs pilotés par des commissions de professionnels régulièrement renouvelées.
Les attaques du Rassemblement national contre ce modèle sont particulièrement malvenues. Grâce à ce système — copié dans le monde entier — le cinéma français reste l’un des plus puissants au monde et un atout majeur de notre souveraineté culturelle et de notre influence internationale. Vouloir fragiliser une telle réussite est tout simplement aberrant.
L’irruption de l’IA, enjeu central
Alors, cette guerre ? Le cessez-le-feu est indispensable.
Le véritable sujet est ailleurs : dans l’irruption de l’intelligence artificielle, qui modifiera les processus de fabrication, supprimera des emplois — y compris chez les auteurs — et transformera l’appétit du public, désormais sollicité par une infinité de contenus produits ou calibrés par l’IA.
Tant que la fréquentation des salles reste élevée — 180 millions de spectateurs dans le plus vaste parc de salles d’Europe — il n’y a cependant pas lieu de céder au catastrophisme. Mais cela suppose un véritable travail pédagogique auprès des jeunes publics.
Collectivités locales, État, CNC et professionnels doivent unir leurs efforts pour préserver et développer ce joyau. Car à Cannes, dans la grande salle Louis-Lumière, c’est bien ce miracle-là qui est célébré chaque année. Et croyez-moi : voir des films ensemble, dans une belle salle, reste une expérience irremplaçable.



