Ce pétrole qui passe sous les radars

par Javier Garcia |  publié le 27/09/2026

Le détroit d’Ormuz paraît presque désert, mais le pétrole continue d’y circuler, souvent loin des écrans. Jusqu’en Libye, où l’abondance de brut n’empêche plus les pénuries à la pompe, cette crise révèle surtout ce qui échappe désormais aux radars comme aux États.

Des camions-citernes transportant du pétrole irakien arrivent au terminal pétrolier de Baniyas, en Syrie, le 13 septembre 2026. En raison de blocus du détroit d'Ormuz, Bagdad a réactivé les voies terrestres d'exportation de pétrole via la Syrie pour la première fois en 15 ans. (Photo Hasan Belal / Anadolu via AFP)

 Sur les écrans des opérateurs maritimes, le détroit d’Ormuz semble presque vide. Le week-end du 19 septembre, seulement une douzaine de navires transportant des matières premières y ont été repérés, contre environ 125 grands navires commerciaux par jour avant la guerre. Pourtant, le pétrole continue de passer. Simplement, une partie des pétroliers a éteint son transpondeur.

C’est le premier aveuglement de la crise énergétique actuelle. Nous avons pris l’habitude d’un monde où chaque cargaison pouvait être suivie presque en temps réel. À Ormuz, cette transparence disparaît. La banque J.P. Morgan estime ainsi que les flux pétroliers du Moyen-Orient ont encore atteint 17,1 millions de barils par jour en moyenne au cours des dix derniers jours. L’Arabie saoudite exporte de nouveau plus de 4 millions de barils par jour, contre 2,4 millions en août. Les bateaux disparaissent des écrans ; le pétrole, lui, continue de circuler.

Deux détroits, une impasse

Le deuxième aveuglement se situe à l’autre extrémité de la péninsule Arabique. Lorsqu’Ormuz est devenu dangereux, Riyad a utilisé son oléoduc Est-Ouest pour envoyer son brut vers Yanbu, sur la mer Rouge. La géographie offrait une issue de secours. Puis les Houthis ont frappé l’oléoduc, attaqué Yanbu et renforcé leur emprise aux abords de Bab el-Mandeb. La route destinée à contourner un détroit vulnérable débouche désormais sur un autre détroit vulnérable. L’Arabie saoudite a donc remis davantage de brut dans Ormuz. Le pétrole tourne en rond entre deux goulets d’étranglement.

L’or noir à sec

Mais le troisième aveuglement est peut-être le plus saisissant. Il se trouve en Libye.

Le pays extrait encore environ 1,4 million de barils par jour et possède les plus importantes réserves prouvées de pétrole d’Afrique. Pourtant, les files d’attente devant les stations-service atteignent parfois deux kilomètres. Le diesel subventionné à 0,15 dinar le litre se revend jusqu’à 11 dinars au marché noir. La Libye dépense environ un milliard de dollars par mois pour importer des carburants raffinés ; selon The Sentry, une organisation d’enquête spécialisée dans les réseaux financiers liés aux conflits, le détournement et la contrebande de carburants coûteraient quelque 6,7 milliards de dollars par an au pays.

Le paradoxe tient en quelques kilomètres. La Libye extrait du pétrole, l’exporte, importe une partie des produits raffinés dont elle a besoin, les subventionne, puis en voit une partie disparaître vers les circuits clandestins. Pendant ce temps, neuf réservoirs détruits à Tripoli pendant les combats de 2014 n’ont toujours pas été reconstruits et les cinq principales raffineries du pays, capables théoriquement de traiter quelque 380 000 barils par jour, fonctionnent très en dessous de cette capacité.

Même l’extraction reste politique : mi-septembre, des membres de la Petroleum Facilities Guard, la force chargée de la protection des installations pétrolières libyennes, ont fermé une vanne de l’oléoduc Hamada-Zaouïa pour appuyer des revendications administratives, interrompant la production de plusieurs champs.

Le prix du brouillard

D’Ormuz à Tripoli, il ne s’agit donc pas seulement d’une crise du pétrole. Il s’agit d’une crise de la visibilité et de l’État. On ne sait plus exactement combien de brut franchit un détroit ; on ne sait plus si la voie de contournement restera ouverte ; et dans un pays assis sur une mer d’hydrocarbures, l’État ne parvient plus à garantir que l’essence arrive jusqu’à la pompe.

À la pompe, le prix n’est plus seulement celui du pétrole. C’est aussi celui de l’incertitude.

Javier Garcia