Ce que risque l’économie mondiale

par Bernard Attali |  publié le 06/03/2026

Il faut espérer que la guerre en Iran ne déclenche pas une crise systémique. Malheureusement, l’économie mondiale aborde cette nouvelle épreuve en terrain fragile. Jamais, depuis plusieurs décennies, autant de menaces majeures ne se sont superposées.

L'indice STOXX Europe 600, regroupant les 600 plus grandes entreprises cotées en Europe. Les marchés financiers mondiaux connaissent une forte baisse suite à l'escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l'Iran. (Photo Samuel Boivin / NurPhoto via AFP)

Le retour du risque géopolitique

Le commerce mondial progressait de près de +5 % par an avant 2019. Il évolue depuis autour de +2 % à +3 %, avec des épisodes de contraction. Le conflit iranien va amplifier cette tendance.

Les primes de risque ont déjà augmenté de 100 à 300 points de base dans plusieurs économies. Le protectionnisme progresse. Les chaînes d’approvisionnement se fragmentent. L’économie mondiale entre dans une phase de fracturation structurelle, et non plus conjoncturelle.

Le choc énergétique

Depuis le conflit – et notamment depuis la fermeture du détroit d’Ormuz – les prix du pétrole et du gaz se sont envolés. Or quand le baril dépasse 100 dollars, l’effet inflationniste est immédiat. Les secteurs énergivores (chimie, acier, engrais) voient l’énergie représenter jusqu’à 30 à 40 % des coûts de production. Une hausse de 10 % du pétrole ajoute 0,2 à 0,3 point d’inflation annuelle ce qui retranche de 0,5 à 1 point de croissance mondiale.

Pour l’Union européenne, une hausse durable de 50 dollars du baril représente plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires par an. Or la croissance de l’Europe était déjà faible avant ce choc…

La fin de l’argent gratuit

Entre 2022 et 2024, les taux directeurs de la BCE sont passés de 0 % à plus de 4 %, renchérissant le coût moyen du capital de près de 200 points de base pour les entreprises européennes.

Toutes les activités fondées sur des taux bas (l’immobilier, le private equity…) vont souffrir. Le cycle financier a changé de régime.

Une dette mondiale critique

La dette publique mondiale dépasse désormais 100 000 milliards de dollars, soit environ 95 % du PIB mondial.

Aux États-Unis, la dette atteint 120 % du PIB, avec un déficit supérieur à 6 % du PIB ; dans la zone euro, la dette moyenne avoisine 90 % du PIB, avec des pointes à 110 % pour la France et 140 % pour l’Italie.

Dette élevée + taux élevés = explosion mécanique des charges d’intérêts.

Le crédit « privé » face à l’épreuve

Le financement alternatif (hors du circuit bancaire traditionnel) s’est imposé depuis 2008 comme pilier du crédit aux PME et aux LBO (Leverage Buy Out, achat d’entreprises par endettement). La remontée des taux révèle ses fragilités : tensions de liquidité, hausse des défauts, difficultés de valorisation.

La faillite du prêteur britannique Market Financial Solutions en février 2026, avec plus de 25 entités liées en procédure d’insolvabilité, ou la hausse marquée des prêts non remboursés chez FS KKR Capital Corporation, illustrent le tournant. Ce mode de financement, longtemps présenté comme plus flexible que le système bancaire, pourrait devenir un amplificateur de tensions.

L’irruption de l’IA : une bulle ?

Les investissements mondiaux dans l’intelligence artificielle dépassent désormais 300 milliards de dollars en 2025, contre moins de 80 milliards cinq ans plus tôt.

Certaines capitalisations ont progressé de +40 % à +70 % en un an. Mais plus de 40 % des sociétés introduites en Bourse dans les technologies avancées ne sont pas rentables. Les multiples dépassent parfois 30 à 40 fois l’EBITDA.

L’histoire économique montre que toute révolution technologique s’accompagne de phases d’exubérance. Nous y sommes.

Une concentration boursière extrême

La capitalisation mondiale dépasse 110 000 milliards de dollars, mais plus de 60 % de la performance des grands indices américains provient d’une dizaine de valeurs.

Aux États-Unis, les dix premières capitalisations représentent près de 35 % du S&P 500 ; en Europe, les cinq premières pèsent plus de 25 % de l’Euro Stoxx 50.

Une correction sur quelques titres suffirait à effacer des centaines de milliards en quelques séances.

La fracture technologique

Les grandes entreprises technologiques affichent des marges de 25 à 30 %, quand de nombreuses PME traditionnelles évoluent autour de 5 à 8 %.

Les dix plus grandes capitalisations mondiales ont accru leur richesse de plus de 2 000 milliards de dollars en deux ans, avec les dividendes qui en découlent, tandis que les salaires réels stagnent dans plusieurs des économies mondiales.

Si 20 à 30 % des emplois sont transformés par l’automatisation d’ici dix ans, la fracture sociale deviendra insupportable.

Chine : à la merci d’un faux pas

Certes la Chine conserve des atouts considérables. Mais un faux pas chinois aurait des répercussions planétaires.

La Chine vient de perdre ses deux principaux fournisseurs de pétrole : le Venezuela et l’Iran, qui représentent 17% de ses approvisionnements. Et la fermeture du détroit d’Ormuz va l’affecter plus que tout autre pays du monde.

Le secteur immobilier représente encore 25 à 30 % du PIB en Chine, en incluant les activités connexes. L’endettement global dépasse 280 % du PIB. Il est loin le temps où la Chine croissait de 8% par an : au mieux 3% cette année!

La Chine, aussi, est sur une ligne de crête.

Bernard Attali

Editorialiste