Ce voile qui aveugle le RN
Les chefs lepénistes remettent sur le tapis leur volonté de proscrire les foulards islamiques dans les rues françaises. Une antienne partout réfutée, y compris parmi les leaders de la droite dure…
Interdire le voile dans l’espace public, comme le demande Marine Le Pen ? Une proposition « inapplicable », du « populisme » et de la « démagogie » (…) « Madame Le Pen brandit des slogans dont elle sait très bien qu’ils sont inapplicables » (…) « D’ailleurs regardez, ça patauge dur dans la semoule, entre l’expression de Monsieur Tanguy, l’expression de Monsieur Bardella, l’expression de Madame Le Pen. » Qui prononce cette condamnation sans appel de la proposition RN ? Un quelconque « bien-pensant » ? Un naïf partisan de la gauche molle ? Un progressiste candide ? Un idiot utile de l’islamisme ? Non : Bruno Retailleau, candidat LR très conservateur qui, par ailleurs, n’a pas de mots assez durs pour « l’emprise islamiste ». Diable ! Voici la cheffe RN désavouée par un homme en principe proche de ses idées.
Retailleau conteste la proposition du RN
C’est qu’une nouvelle fois l’obsession antimusulmane du RN le jette dans l’outrance et la confusion. Jean-Philippe Tanguy, mariniste dévot, promet d’interdire le voile islamique sur la voie publique et prévoit de mettre à l’amende les contrevenantes (lire l’article de Sylvie Pierre-Brossolette dans le Libre Journal). Pour la énième fois, il faut redire que cette proposition ne tient pas la route. Non pas qu’il faille baisser la garde face à l’islamisme, ou faire droit aux revendications communautaires inspirées en général par les Frères musulmans, qui sont à l’islam ce que le RN est à la République. Mais cette interdiction générale n’aura d’autre effet que de désigner une nouvelle fois les musulmans à la vindicte publique, de favoriser la propagande islamiste et de contrevenir dangereusement à la tradition républicaine.
La loi de 1905 en référence
Petit rappel historique : au moment du débat sur la loi de 1905, fondatrice de la laïcité française, plusieurs députés exagérés avaient réclamé l’interdiction des vêtements religieux dans l’espace public, notamment la soutane, à l’époque revêtue par les prêtres catholiques. Voici la réponse d’Aristide Briand, socialiste indépendant qui a porté, avec Jaurès, la loi sur les fonts baptismaux (ou plutôt républicains) : « il a paru à la commission que ce serait encourir, pour un résultat problématique, le reproche d’intolérance et même s’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule (Applaudissements et rires au centre et à droite) ».
La laïcité (on devrait le savoir, depuis le temps…) implique la neutralité religieuse de l’État (et donc de l’école, d’où l’interdiction du voile dans les classes), et non celle de la société, qui est libre de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou non telle ou telle religion. Bien au contraire, elle garantit la liberté de conscience et de culte. C’est le prolongement logique de la Déclaration des droits de l’homme, charte fondamentale de la démocratie française, qui stipule que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Et donc le « droit de croire mais aussi de manifester sa religion dans l’espace public », explique, parmi bien d’autres, la juriste Anne-Charlène Bezzina. Cela comprend le droit de porter la kippa, la croix, le voile « ou n’importe quelle autre manifestation de la religion », développe-t-elle.
Le référendum face à l’obstacle constitutionnel
Qu’à cela ne tienne, dit le RN, nous changerons la Constitution. Léger problème : il faut, pour ce faire, respecter les règles. Or l’article 11 de la même Constitution limite le domaine du référendum d’initiative présidentielle à l’organisation des pouvoirs publics, aux réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale et aux services publics qui y concourent, ou à la ratification de traités. Les questions de société relatives aux cultes, aux symboles religieux ou à une idéologie comme l’islamisme n’entrent pas dans ces catégories.
Ainsi le RN propose ni plus ni moins d’inaugurer son quinquennat par un coup de force constitutionnel qui mobilisera pendant des semaines, non seulement l’opinion mais aussi les plus hautes autorités de l’État, en lançant une croisade politique contre les foulards, les calottes et les turbans, comme si la République n’avait pas mieux à faire en ces temps de crise financière, économique et stratégique et comme si la police n’avait d’occupations plus urgentes que de verbaliser des femmes dans la rue, plutôt que de courir après les vrais délinquants. Voilà le parti irresponsable qui caracole depuis des mois en tête de la course présidentielle…



