Ces guerres que nous ne voulons pas voir
En cette fin de mois d’août, les déclarations agressives du président Poutine font tendre l’oreille. Il serait temps de les prendre au sérieux… de même que les autres menaces dont nous refusons de prendre la mesure.
Depuis 1991, les Européens – et les Français en particulier – se sont crus définitivement libérés de la guerre. Cette conviction – à peine entamée par l’éclatement de l’ex-Yougoslavie – a nourri un pacifisme naïf : croire qu’en ne désignant aucun ennemi on échappe à toute menace. C’est, pour paraphraser Péguy, refuser de voir ce que l’on voit.
À cet égard, le livre de Stéphane Audoin-Rouzeau (Notre déni de guerre, Collection Libelle, 23 janvier 2026) est très actuel.
La France face au déni de guerre
Quand le chef d’état-major des armées est critiqué pour avoir évoqué le sacrifice possible de soldats, c’est le signe, disons-le, d’un aveuglement collectif. De même lorsqu’un ancien ministre de la Défense, Hervé Morin, s’insurge parce qu’en mars 2025 le chef de l’État ose évoquer un risque de déstabilisation dû aux agissements militaires de la Russie.
Regardons en arrière. Dans l’histoire contemporaine, trois générations de Français ont refusé de voir la réalité en face, chacune à sa manière : en 1914, en 1938 et en 1954. Dans les années 60, la France a envoyé plus d’un million de conscrits en Algérie mais continuait à parler « d’événements » et non de guerre. La lâcheté collective qu’Audoin-Rouzeau décrit s’inscrit dans cette même lignée.
La thèse est d’une simplicité dérangeante. Depuis 1991, l’Europe occidentale — et la France singulièrement — s’est persuadée que la paix était un acquis définitif. Nous avons cru qu’il suffisait de ne désigner aucun ennemi pour n’en avoir aucun.
En 2014, la Russie s’empare de la Crimée. Dès le début de 2021, les images satellites montraient sans ambiguïté l’accumulation de troupes russes aux frontières ukrainiennes — des dizaines de milliers d’hommes, des blindés, une logistique de guerre déployée à ciel ouvert. Les services de renseignement, américains en tête, alertaient. Et pourtant, l’Europe a préféré la circonspection diplomatique à la lecture des faits : on parlait de « pression », de « posture », de « manœuvre » — jamais de préparatifs de guerre. C’est très exactement le mécanisme que le livre décrit : nommer autrement pour ne pas avoir à agir en conséquence.
Ce déni-là n’était pas seulement une erreur de perception, c’était une occasion perdue. Un peu de lucidité en 2021 — livraisons d’armes anticipées, sanctions préventives, soutien massif et immédiat à Kyiv avant le premier coup de feu — aurait sans doute changé le rapport de forces au moment décisif, et peut-être dissuadé ou limité l’invasion elle-même. Clairvoyance et courage ont manqué quand réagir pouvait encore prévenir.
L’auteur repère avec finesse la manière dont la notion de « guerre hybride » — cyberattaques, désinformation, pression économique — sert désormais d’écran commode. Nommer la menace sous une forme diffuse, technicisée, presque abstraite, permet de ne pas regarder en face l’hypothèse d’une guerre vraie, avec ses morts et ses ruines. On accepte l’idée du danger à condition qu’il reste désincarné.
Ce n’est pas un phénomène propre à notre époque, mais une pathologie récurrente des sociétés démocratiques. En 1962, la France avait enrôlé en Algérie 1,5 million de jeunes Français. Mais il a fallu attendre 1999 — trente-sept ans après les accords d’Évian — pour que la loi française consente enfin à appeler cette guerre par son nom. Ce refus de nommer n’était pas un déni d’ignorance, comme en 1914, ni un déni d’espoir, comme en 1938, ni un déni de prévention, comme en 2021 ; c’était une manière d’éviter, en occultant le mot, d’avoir à en assumer la réalité.
L’islamisme face aux démocraties européennes
L’analyse est convaincante mais… étrangement incomplète. S’il est concevable de s’interroger sur l’éventualité d’une guerre avec la Russie, il est curieux de faire l’impasse sur un autre conflit en cours, celui lié à l’islam radical. Dénoncer la cécité dans le premier cas n’autorise pas à rester silencieux sur le deuxième.
Depuis plus de trente ans, une idéologie totalitaire se réclamant de l’islam mène une offensive contre l’Europe. Elle tue, menace, intimide, recrute, diffuse sa propagande sur les réseaux sociaux, conteste nos lois et cherche à imposer ses interdits. Et nous continuons pourtant à examiner chacune de ses manifestations comme un événement séparé du précédent.
Madrid n’aurait rien à voir avec Londres. Londres rien à voir avec Bruxelles. Bruxelles rien à voir avec Paris. Charlie Hebdo serait une affaire de caricatures. Le Bataclan, un attentat parmi d’autres. Nice, l’acte d’un individu. Samuel Paty, un drame scolaire isolé. L’antisémitisme islamiste, une retombée du conflit au Moyen-Orient.
À force de découper le réel en fragments, nous ne voyons plus le tableau.
Or le tableau existe.
Il ne s’agit évidemment pas d’une guerre menée par « les musulmans ». Cette confusion serait aussi fausse qu’injuste. Des millions de musulmans européens respectent les lois démocratiques, et beaucoup sont eux-mêmes les adversaires de l’islamisme. Les premières victimes mondiales du djihadisme sont d’ailleurs souvent musulmanes.
Mais cette évidence ne saurait nous dispenser d’en regarder une autre : il existe un islamisme de combat, un islamisme de conquête, un bellicisme islamiste.
Après chaque attentat, le même rituel recommence. On cherche immédiatement ce qui permettra d’éviter la question idéologique : enfance difficile, discrimination, prison, déséquilibre psychologique, politique étrangère occidentale, conflit israélo-palestinien, passé colonial. Tous ces éléments peuvent contribuer à expliquer un itinéraire individuel. Aucun ne suffit à expliquer pourquoi les mêmes références, les mêmes ennemis et les mêmes justifications reviennent d’un pays à l’autre.
Nous avons voulu expliquer les islamistes sans écouter ce qu’ils disaient.
Les djihadistes proclament leur haine des sociétés libérales, justifient la violence religieuse et désignent leurs ennemis. D’autres islamistes, qui ne sont pas pour autant des terroristes, récusent certains principes fondamentaux de la société libérale : liberté absolue de conscience, droit de critiquer les religions, égalité entre les sexes ou primauté de la loi civile sur la prescription religieuse.
Nos démocraties sont paralysées par une peur : celle que la dénonciation de l’islamisme soit assimilée à une hostilité envers l’islam et les musulmans. L’intention est souvent légitime : empêcher la stigmatisation collective. Mais elle produit parfois une étrange inversion. Nous discutons davantage des mots employés pour désigner la menace que de la menace elle-même.
Cette pusillanimité a eu une conséquence politique désastreuse : elle abandonne une partie du sujet aux extrêmes, qui prétendent être les seuls à regarder la réalité.
Il faut sortir de ce piège.
Défendre les libertés sans renoncer
L’Europe n’a pas à choisir entre la naïveté et la haine.
Elle doit protéger avec la même détermination une mosquée contre ceux qui voudraient l’incendier et un professeur contre ceux qui voudraient l’empêcher d’enseigner. Défendre une femme portant librement le voile contre une agression et une autre refusant de le porter contre une pression religieuse. Garantir le droit de pratiquer l’islam et celui de le quitter. Protéger la liberté du croyant comme celle du caricaturiste.
Voilà précisément ce qu’est une démocratie responsable.
Mais cette démocratie doit cesser de confondre tolérance et renoncement.
La liberté d’expression n’est pas négociable. L’égalité des femmes et des hommes n’est pas négociable. La liberté de conscience n’est pas négociable. La primauté de la loi civile n’est pas négociable. La sécurité des Juifs d’Europe n’est pas négociable. Le droit d’un professeur d’enseigner sans craindre pour sa vie n’est pas négociable.
Ce propos n’est pas purement rhétorique. Quand certains irresponsables à l’extrême gauche se permettent de réclamer la suppression des lois antiterroristes, ils faut regarder la réalité en face : la menace est gravissime et immédiate.
Ce ne sont pas simplement des « valeurs occidentales ». C’est le contrat politique permettant à des citoyens de toutes origines et de toutes religions de vivre ensemble.
Nous avons raison de nous inquiéter du bellicisme russe. Nous avons raison de renforcer nos armées, de protéger nos frontières, de défendre l’Ukraine et de nous préparer aux menaces nouvelles.
Mais il serait étrange de construire des murailles à l’Est tout en refusant de regarder l’offensive idéologique qui se déroule à l’intérieur même de nos sociétés.
L’une menace nos frontières.
L’autre menace nos valeurs.
Une civilisation a toutes les raisons d’être défaite lorsqu’elle n’ose plus nommer ce qui la menace.



