Ceuta : la droite du mensonge
Ne reculant devant aucune contre-vérité, même la plus grossière, droite et extrême droite ont totalement falsifié le récit des incidents de Ceuta, pour reprocher à l’Europe de s’ouvrir trop au moment où elle se ferme.
C’est une nouvelle mode chez les nationalistes, manifestement venue de l’Amérique trumpiste : le mensonge par inversion. Nulle complication dans l’exercice, nul besoin de maquiller discrètement la réalité, d’ajouter des éléments faux à une apparence de vérité ni de truquer l’information par de tortueux subterfuges. Non : il suffit d’inverser la réalité. C’est-à-dire d’appeler blanc ce qui est noir, de dire qu’il fait jour quand il fait nuit ou de déclarer que le coupable est innocent, ou vice-versa. Si cela va dans le sens de l’émotion et du préjugé ambiant, ça passe.
Le récit inversé de la crise de Ceuta
Ainsi l’affaire de Ceuta : sur la foi d’une rumeur, quelque 70 000 personnes venant du Maroc arrivent par la mer dans cette enclave espagnole en terre marocaine. Trois jours plus tard, la plupart sont reparties ou bien ont été expulsées manu militari. Celles qui restent n’ont aucune chance de parvenir en Europe : Ceuta n’est pas dans l’espace Schengen et il faut une autorisation officielle pour passer en Espagne continentale.
Un esprit candide en déduit qu’il n’est pas si facile d’entrer en Europe sans autorisation, que la défense des frontières n’est pas un vain mot et que les autorités ont fait preuve de fermeté dans la gestion de la crise, conclusion d’autant plus nette qu’elle a aussi un versant tragique : plus de 70 personnes ont perdu la vie dans cette équipée sans espoir.
Une réalité très éloignée des discours
Qu’à cela ne tienne ! Pourquoi s’embarrasser de scrupules ? Comme disait Jean-Jacques Rousseau : commençons par écarter tous les faits. Depuis le début de la crise, et quelle que soit son évolution, les agents de l’extrême droite dans les médias, relayés par les leaders des partis nationalistes, tympanisent l’opinion sur le thème de « l’invasion migratoire », des « frontières-passoires », de « l’impuissance publique ». C’est un bruyant concert de mensonges, amplifiés par les médias aux ordres des nationalistes, de CNews au Figaro, d’Europe 1 à Valeurs actuelles.
L’Espagne, qui n’a pas accueilli un seul de ces réfugiés d’un jour, est accusée de laxisme et d’irresponsabilité. On reproche à son Premier ministre, Pedro Sánchez, d’avoir régularisé 500 000 migrants – ce qui n’a rien à voir avec la crise de Ceuta : ces travailleurs sans papiers venaient pour l’essentiel des pays d’Amérique latine – tout en oubliant soigneusement de rappeler que Giorgia Meloni a fait la même chose il y a un an. Mais, bien sûr, Sánchez est socialiste alors que Meloni est d’extrême droite. Ce qui est horrible en Espagne est donc acceptable en Italie…
Le débat démocratique à l’épreuve
L’Europe, qui ne cesse de renforcer son dispositif de contrôle aux frontières, est taxée du même irénisme, alors qu’elle vient de se doter d’une législation d’une rigueur inédite, allant jusqu’à prévoir d’interner les migrants sans papiers dans des centres situés à des milliers de kilomètres de chez eux ou du pays où ils souhaitaient se rendre, ce que la France a justement refusé d’appliquer. La vérité, ce n’est pas que l’Europe accueille toute la misère du monde. C’est qu’à tort ou à raison, elle se ferme de plus en plus à l’arrivée de nouveaux migrants.
Sans doute l’extrême droite y voit-elle un danger : si l’immigration diminue, son principal argument de campagne tend à s’étioler. Pour le maintenir en vie, il faudra mentir de plus en plus. Si bien que les nationalistes sont passés avec armes et bagages chez Orwell, où le ministère de la Guerre s’appelle ministère de la Paix et où une frontière fermée devient une frontière passoire pour les besoins de la cause. Telle sera la tâche des démocrates dans la prochaine campagne présidentielle : tenter de sauver ce qui reste du sens des réalités, sans lequel il n’y a pas de débat rationnel.



