Ceuta : les fantasmes de l’internationale réactionnaire
Incident transitoire vite résorbé, « l’invasion » de l’enclave espagnole a été le prétexte d’une opération de propagande mensongère contre l’Union européenne.
En l’espace de quelques instants, les premières images ont envahi les réseaux sociaux. Un tel flot de 60 000 jeunes migrants attire forcément les regards à l’échelle mondiale. On ne s’est pas trop attardé sur les 67 victimes. Un chiffre vite oublié, comme les milliers d’autres qui ont déjà péri au fil des ans en tentant de rejoindre l’Espagne par l’enclave de Ceuta ou par le détroit de Gibraltar, pour rallier la côte andalouse sur des embarcations de fortune.
La jeunesse marocaine face au désespoir
À leur arrivée, ils disent tous la même chose. La jeunesse marocaine clame son désarroi : elle quitte un pays qui ne lui offre ni travail, ni formation, ni service de santé efficace. Avec l’énergie du désespoir, ces migrants interviennent à leur manière dans le débat public, alors que le Royaume célébrait, voici quelques jours, le 26ᵉ anniversaire de la montée de Mohammed VI sur le trône.
On se souvient des cortèges de cette même jeunesse marocaine à l’automne 2025. D’Oujda à Marrakech, comme devant le Parlement de Rabat, cette mobilisation inédite avait été lancée par un collectif surgi de nulle part qui réclamait de l’emploi et la justice sociale. Les manifestants se revendiquaient alors de la « génération Z » ; ils avaient baptisé leur mouvement « Gen Z-212 », un clin d’œil au code téléphonique du Maroc. Cette contestation 2.0 a aussi touché d’autres pays. On a vu des « générations Z » éclore à Madagascar, au Kenya, aux Philippines, au Pérou. À l’époque, le roi du Maroc avait prononcé un discours solennel pour soutenir les services hospitaliers et le développement local…
Ceuta, frontière sensible de l’Europe
Le drame de Ceuta n’aurait jamais pris une telle ampleur s’il ne s’agissait pas d’une zone sensible de l’Europe géopolitique. Comme celle de Melilla, l’enclave de Ceuta – 80 000 habitants – est une terre espagnole posée sur la côte nord-est du continent africain. En réalité, ce sont des « restes » de l’ancien empire colonial espagnol revendiqués par Rabat depuis longtemps. Madrid a toujours maintenu un contrôle douanier très strict dans les échanges entre ces deux villes et la péninsule Ibérique, pour la simple raison qu’il s’agit de la seule frontière terrestre entre l’Europe et le continent africain. Ceuta fait donc partie de « l’espace Schengen ». En dehors de cette singularité géopolitique, il faut admettre que l’Europe parvient à peu près à gérer les flux migratoires, à l’exception du « trou noir » toujours béant au large de la Libye, où les passeurs tentent de convoyer des migrants en direction de Chypre ou de Lampedusa.
L’affaire de Ceuta a surtout pris une dimension planétaire parce que l’internationale réactionnaire s’en est emparée. L’occasion était trop belle pour ne pas faire vibrer l’imaginaire de la submersion migratoire.
Trump, en chef de file, a ouvert le bal en parlant d’« une invasion ». À sa suite, Giorgia Meloni a proposé la suspension de l’Espagne des accords de Schengen. Elle a reçu l’appui de la Finlande, du Danemark et de la République tchèque. Le député européen Jordan Bardella a, lui aussi, demandé le retrait de Madrid des accords de Schengen. Problème : une suspension de cette nature est impossible dans le cadre de Schengen. Apparemment, ce petit monde ne maîtrise pas les règles politiques de la Commission, qui a fait savoir que la seule mesure possible est le renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l’Europe des Vingt-Sept.
De son côté, la candidate à la présidentielle Marine Le Pen a visé un autre registre, estimant que le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, avait « encouragé » la vague de migrants sur Ceuta. Une allusion à peine voilée à la régularisation, en avril dernier, de quelque 500 000 travailleurs sans papiers. La plus grande partie d’entre eux étaient originaires d’Amérique latine. Jusqu’ici, on trouvait en Espagne, comme dans plusieurs pays d’Europe, de nombreux clandestins dans les métiers de la restauration, de la construction et de l’agriculture.
L’Union européenne mise à l’épreuve
« Absolument pas question » que l’Espagne quitte la zone Schengen. Dans ce concert en faveur d’une exclusion de l’Espagne des accords de libre circulation des personnes, les propos du ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, détonnent. À Londres aussi, une voix résonne différemment, celle du nouveau Premier ministre travailliste, Andy Burnham, qui a proposé ses services pour aider Madrid à résoudre la crise avec le Maroc.
« Ce n’est pas le moment de se diviser. C’est le moment de continuer à construire une Union européenne forte et unie », note le socialiste Pedro Sánchez sur son réseau social. Comment lui donner tort ?
L’affaire de Ceuta est un révélateur pour l’Union européenne. Cette fébrilité sur les questions migratoires en dit long sur l’inquiétude de certains gouvernements devant les menaces réelles ou supposées des mouvements populistes. Elle démontre, une nouvelle fois, que le Vieux Continent feint d’ignorer une partie de sa réalité socio-économique, avec une population qui rechigne à exercer les métiers peu qualifiés ou les emplois liés au care.
Ceuta est une crise mineure résolue en 48 heures ; elle a pourtant fait apparaître des fractures proprement idéologiques. C’est d’autant plus étonnant que l’Europe est parvenue à faire preuve d’une belle unité pour soutenir l’Ukraine, qui se bat pour son indépendance. Plus étonnant encore : lorsqu’une partie de l’Union européenne réagit avec rejet et méfiance, comme on vient de le voir, on a peine à croire que des unités de pompiers sont venues des quatre coins du continent pour combattre le feu en France ou en Espagne.
Cette solidarité dans la guerre contre le feu en Gironde et autour de Madrid nous honore. La surenchère populiste devant les images de Ceuta piétine nos valeurs.



