Comment les riches vont sauver le vivant
La transition écologique a un coût. Toute la question est de savoir qui doit la financer. Le modèle de la copropriété, où chacun contribue à hauteur de sa part, inspire une répartition plus juste de l’effort, en faisant davantage contribuer les plus gros émetteurs.
Le ministère de la Transition écologique a présenté mercredi 15 juillet sa troisième stratégie nationale bas carbone (SNBC), le document fixant le cap de la réduction des émissions de gaz à effet de serre jusqu’en 2050. Pour parvenir à la neutralité carbone en 2050, ce plan ambitieux comprend tout ce qui aurait dû être engagé en la matière depuis des décennies. Une feuille de route qui devra démontrer sa crédibilité : certes, les émissions ont baissé de 34 % depuis 1990, mais la baisse a été limitée à 3 % en 2024 et à 2,1 % en 2025. Or, la SNBC prévoit désormais une réduction de 5 % par an.
Point remarquable à noter, puisque souvent absent des précédentes réflexions : la feuille de route fixe, pour la première fois, des objectifs de réduction de l’empreinte carbone, c’est-à-dire les émissions dues à notre mode de vie, en incluant les GES des produits importés. Le but est toujours le même : atteindre entre 2,3 et 3,1 tonnes équivalent CO₂ par habitant en 2050, contre 8,2 tonnes aujourd’hui, soit une baisse de 71 % à 79 %.
Autre point à souligner : le comment. La SNBC propose la fixation de budgets carbone, c’est-à-dire des plafonds d’émissions à ne pas dépasser, pour le territoire et par secteurs. Elle ne dit pas, cependant, ce qui se passe si les plafonds sont dépassés, mais c’est un bon début.
Le financement au cœur de la transition
L’écueil dans ce plan vertueux et tant attendu reste évidemment le financement. Les investissements climat (ménages, pouvoirs publics et entreprises) s’élèvent en 2025 à 103 milliards d’euros. À l’horizon 2030, ils doivent progresser de 87 milliards d’euros selon l’I4CE, Institut de l’économie pour le climat. Rappel : si les cinq années les plus chaudes de la décennie écoulée venaient à se répéter entre 2026 et 2030, les pertes de PIB cumulées dues au changement climatique pourraient atteindre 210 milliards d’euros pour la France, auxquels il faudrait ajouter les coûts de reconstruction. Jamais l’adage « mieux vaut prévenir que guérir » n’a eu plus de sens.
Où trouver cet argent ?
Un principe simple réside dans la vie quotidienne de très nombreux Français. Lorsqu’on vit en copropriété, les charges communes de l’immeuble sont supportées par tous les copropriétaires selon un barème qui tient compte de critères d’emplacement (étage), de mètres carrés et de consommation. Cela s’appelle les millièmes. Système évident, juste et globalement accepté par tous.
Pourquoi n’appliquerions-nous pas ce système au financement de la transition écologique ? Celui qui pollue peu paie peu, celui qui pollue beaucoup paie beaucoup, chacun au niveau du millième qui lui est attribué. Simple, juste et globalement accepté par tous.
Comment faire ? Prenons la totalité des gaz à effet de serre que nous émettons aujourd’hui – à savoir 563 Mt CO₂ éq., soit 8,2 tonnes par personne – et soustrayons la masse des GES que nous sommes censés émettre en 2050 pour garder la planète habitable, à savoir, sur la base d’un calcul simple, 140 Mt (un peu plus si nous réussissons à sauvegarder nos puits de carbone forêts et océans). Il faut donc réduire nos émissions d’environ de 400 Mt. Définissons ensuite un prix du kilogramme de GES et nous obtiendrons les sommes à récolter par le biais, par exemple, d’un impôt environnemental.
Comment attribuer ces 400 Mt et en tirer les revenus nécessaires ?
Nous avons inventé la Sécurité sociale, l’impôt progressif, la TVA, entre autres mécanismes. Il n’y a donc aucune raison de douter que de nombreux experts, économistes et fiscalistes trouveront la clé de répartition adéquate. Donnons quelques pistes : si ce principe se traduisait par la création d’un impôt climat, faudrait-il l’appliquer uniquement aux industries gazières et pétrolières ? Ou à leurs actionnaires ? Ou à la consommation finale, à savoir les consommateurs ? Ou à un mixte des trois ?
Intéressons-nous à la troisième hypothèse, qui nous touche en tant que citoyens. Nous savons aujourd’hui parfaitement qui pollue le moins et qui pollue le plus. Ceux qui polluent peu seront peu ou pas impactés par une taxe climatique. Ceux qui polluent le plus, que ce soit par leur mode de vie ou par leurs investissements dans des énergies fossiles, seront très impactés ; peut-être un moyen de rendre visible la dangerosité de ces investissements qui rapportent beaucoup d’argent mais qui finissent, en bout de chaîne, par tuer des humains, des animaux et à détruire notre écosystème, source de vie.
La chaîne est d’ailleurs si longue que nous ne voyons plus les liens de cause à effet et les responsables ne sont pas stoppés dans leur course implacable pour des gains financiers immédiats. Comme s’ils n’avaient pas eux-mêmes des enfants et petits-enfants à protéger, signe d’une inconscience remarquable ou d’un déni coupable.
Une contribution proportionnelle aux émissions
Aujourd’hui, dans le monde, les 50 % de terriens les plus pauvres sont à l’origine de seulement 10 % des émissions de gaz à effet de serre globales, alors que le dixième des humains les plus riches en émet 47 %, et que le top 1 % en émet 15 % à lui seul. Le mode de vie des plus riches contribue donc davantage au réchauffement climatique.
En France, le patrimoine financier des 63 milliardaires français émet plus de 152 millions de tonnes équivalent CO₂ en une année*, c’est-à-dire autant de gaz à effet de serre que celui de 50 % de la population française : c’est ce que révélaient Oxfam et Greenpeace dans une étude de 2022. « L’ampleur de ces inégalités climatiques pose la question du partage de l’effort dans la transition écologique à accomplir », ont souligné les deux associations dans un communiqué.
Au-delà de leur mode de vie (jets privés, yachts), c’est le patrimoine financier des plus riches, via leurs participations dans des entreprises polluantes, qui pollue le plus et c’est là que le levier est le plus important. « Ils pilotent des entreprises généralement climaticides, bâtissant ainsi leur fortune sur des investissements qui sont nocifs au climat », a déclaré Clément Sénéchal dans le communiqué accompagnant la sortie du rapport.*
Comment ne sommes-nous pas aveuglés par cette évidence : les pollueurs que nous sommes tous – mais certains plus que d’autres – doivent contribuer, à hauteur de leurs émissions, au financement de la transition de notre société tout en protégeant les plus pauvres (en euros). Une piste pourrait consister à taxer toute personne émettant plus de 3 tonnes (cible 2050) et dont les revenus sont supérieurs à un seuil qui reste à définir ; les autres en seraient exemptés, comme dans le système actuel de nos impôts.
Aspect intéressant : ceux qui se verront obligés de payer des sommes importantes seront incités à diminuer leurs émissions le plus rapidement possible afin de réduire la facture. Ça tombe bien, les plus émetteurs sont souvent les plus riches, qui sont les plus à même d’acheter des équipements moins carbonés, made in France, de construire des maisons passives, de réduire leurs déplacements non nécessaires, d’investir massivement dans les énergies renouvelables, etc. Ils détiennent une clé majeure dans l’avenir de notre environnement.
Ce système de contribution, évident dans une copropriété afin de conserver au bien immobilier commun sa qualité et sa valeur sur le marché (et l’on voit bien les dégâts lorsque certains cessent de contribuer), doit être appliqué à la préservation de notre bien commun – la Terre et toutes ses formes de vie – afin de créer une nouvelle solidarité juste et surtout urgente.
Les grandes fortunes, qui sont aujourd’hui montrées du doigt et parfois diabolisées sur le terrain de l’écologie, sont les mêmes qui peuvent demain tout changer. Elles détiennent les leviers financiers, politiques et comportementaux permettant un tournant historique de notre société. Elles peuvent être les locomotives d’un nouveau mouvement citoyen incitant tout un chacun à participer.
Espérons qu’elles entendront notre appel, et prendront leurs responsabilités. Certaines semblent déjà prêtes puisqu’elles appellent à être davantage taxées de façon générale, à l’image d’Armand Thiberge, Marc Batty ou encore Jean-Baptiste Rudelle, respectivement fondateurs de Brevo, Dataiku et Criteo.
* Oxfam et Greenpeace préconisent ainsi l’instauration d’un impôt sur la fortune climatique. Elles proposent aussi une taxe supplémentaire sur les dividendes pour les entreprises qui ne respectent pas l’Accord de Paris, « qui rapporterait au minimum 17 milliards d’euros aux finances publiques ». * Soit autant que le Danemark, la Finlande et la Suède réunis.



