Comment l’Ukraine a repris l’avantage

par Pierre Benoit |  publié le 28/06/2026

Le champ de bataille s’étend désormais bien au-delà des lignes de front. En frappant les infrastructures stratégiques au cœur de la Russie, Kiev ouvre un nouveau front où les drones, l’innovation et la technologie pèsent désormais autant que les soldats.

Le 18 juin 2026, la raffinerie de pétrole de Moscou a été de nouveau endommagée lors d'une attaque de drones en Russie. À la suite de cette frappe, les opérations de lutte contre les flammes se poursuivent à l'aide d'hélicoptères. (Photo SEFA KARACAN / Anadolu via AFP)

Au matin du jeudi 18 juin, d’immenses volutes de fumée noire obscurcissaient le ciel de Moscou. À une quinzaine de kilomètres de la capitale russe, la raffinerie de Kapotnia était en flammes. Longtemps, le panache a flotté au-dessus de la ville. La censure d’internet est devenue inutile : les images ont enflammé les réseaux sociaux russes.

En frappant aux portes de Moscou, les Ukrainiens ne cherchaient pas simplement un symbole. La zone industrielle où se trouve cette raffinerie alimente en carburant toute la région. Cette nuit-là, l’état-major de Kiev a coordonné une vague de plus de deux cents drones de longue portée.

Cette attaque s’inscrit dans une campagne de bombardements visant les infrastructures pétrolières d’un bout à l’autre de la Russie. Au cours des dernières semaines, les drones ukrainiens ont visé le port de Saint-Pétersbourg, la région de Krasnodar, qui regorge de gisements de pétrole, le Caucase ou la Sibérie. La Crimée, annexée par Moscou en 2014, a été ciblée, obligeant les Russes à suspendre la distribution d’essence aux particuliers. Les capacités de raffinage sont en perte de vitesse. On a noté des pénuries de carburant à la pompe dans une vingtaine de régions, le rationnement se développe. Objectif : rendre la guerre de Poutine de plus en plus coûteuse, déstabiliser l’économie.

L’autre but est de porter la guerre au cœur de la Russie. On bavarde dans les files d’attente devant les pompes, les pénuries s’installent, la grogne aussi. Jusqu’ici, la guerre d’Ukraine paraissait lointaine pour les Russes, la rhétorique guerrière de Poutine et le bouclage de l’information numérique pouvaient suffire à contrôler l’opinion. Au fond, l’inquiétude ne touchait guère que les familles ayant des combattants sur le front. Cette fois, le voile se déchire.

Les drones transforment le champ de bataille

L’audace de l’état-major ukrainien n’est pas la raison principale de cette campagne aérienne sans précédent. Les Ukrainiens ont surtout développé une nouvelle génération de drones qui leur permet de frapper avec précision dans la profondeur de leur adversaire. La montée en puissance de leurs capacités aériennes s’explique par leur capacité à neutraliser les défenses antiaériennes russes. Les innovations tactiques apportées par l’état-major dans la conduite des opérations jouent également un rôle important.

Le constat établi par les think tanks spécialisés est unanime : à l’inverse des années précédentes, il n’y a plus de « grignotage » du côté russe. Il n’y a pas eu non plus d’offensive de printemps. Les lignes de front ne bougent guère dans le Donbass. Il existe désormais une « kill zone » infranchissable qui paralyse le mouvement des belligérants en raison de drones sophistiqués permettant de faire mouche avec une précision redoutable. Ce système, baptisé « first person view », équipe toutes les unités ukrainiennes. Le rayon d’action de ces « drones d’attaque tactiques » vient d’ailleurs d’être augmenté grâce à la mise en place d’autres drones qui jouent le rôle de relais radio et permettent ainsi le guidage en direction des cibles choisies.

L’innovation technologique au service de Kiev

Si la dynamique des combats penche désormais en faveur de l’Ukraine, c’est en raison des innovations technologiques imaginées par les ingénieurs et l’état-major. Ces derniers ont fait une découverte singulière en inventant le système d’information « Delta ». Il s’agit d’une plateforme informatique qui permet de réunir en temps réel la totalité des informations en provenance du champ de bataille et de son environnement. En clair, l’ordinateur Delta fusionne sans interruption le flux des informations qui remontent par le truchement de tous les capteurs disséminés sur le terrain. Cette plateforme détecte les cibles, identifie les menaces et vérifie le résultat des frappes.

Au début de la guerre, cette technologie accompagnait les unités de dronistes ; elle s’est étendue à l’ensemble de l’infanterie, puis à l’armée ukrainienne tout entière. Elle fait aussi des émules : les stratèges français, travaillant sur le combat du futur, évoquent à son sujet une nouvelle étape « dans la transparence du champ de bataille ».

Cette nouvelle façon « d’éclairer » un théâtre d’opérations s’est faite dans l’urgence de la guerre. Très vite, le système Delta a dû basculer sur internet et non sur une structure sécurisée inviolable. Aujourd’hui, ses utilisateurs ukrainiens utilisent le « cloud », dont les serveurs se trouvent à l’étranger. Cette pratique contrevient aux règles de base de la sécurité militaire, mais depuis lors, on est parvenu à renforcer le « cloud » pour y installer des systèmes de commandement robustes.

Les Ukrainiens sont des novateurs. Avec leurs drones, ils ont changé les règles du combat d’infanterie. Entrés dans leur cinquième année de résistance, ils commencent à réécrire celles de la défense antiaérienne. On a même vu Zelensky signer une rafale d’accords de défense avec les pays du Golfe, durement touchés par les missiles iraniens.

L’Ukraine est le pays au monde qui a le plus fait évoluer cette technologie : drones kamikazes, drones d’observation, drones de longue portée, drones d’interception rapide, engins de brouillage de drones. Les unités combattantes ont souvent été à l’initiative de ces innovations avant qu’elles ne soient développées en usine. Aujourd’hui, deux ou trois dronistes ukrainiens suffisent pour lancer d’un seul jet plus de deux cents drones qui s’abattent, tels un essaim de guêpes, sur une cible ennemie. En portant la guerre en Russie même, Zelensky veut forcer Poutine à entrer en négociation. Pas sûr que le maître du Kremlin y soit disposé. L’affrontement entre les États-Unis et l’Iran a par ailleurs montré que les conflits asymétriques ont de beaux jours devant eux. D’une certaine façon, Téhéran, avec ses drones et ses missiles peu onéreux, a tenu en respect le mastodonte militaire que représentent les États-Unis. Comme toujours, les guerres du temps présent apportent leur lot d’innovations. Ce qui fait la différence entre les belligérants est souvent la vitesse d’adaptation des armées devant des évolutions qui permettent d’arracher la victoire.

Pierre Benoit