Croissance contre décroissance : sortons de l’impasse !

par Valérie Cohen |  publié le 09/06/2026

L’opposition entre croissance et décroissance s’est imposée au cœur des débats sur le dérèglement climatique. Encore faut-il s’entendre sur les définitions de ces deux notions, qui englobent souvent des visions très différentes de l’économie et de l’avenir.

Anomalies de la température de surface de la mer. L’élévation de la température des océans entraînent une baisse de la production de produits de la mer et, par conséquent, une augmentation des coûts. (Photo : Ufuk Celal Guzel / Anadolu via AFP)

Dans son éditorial du 27 mai 2026, tout en récusant les politiques de décroissance, Laurent Joffrin rappelait une réalité aujourd’hui largement admise : « On sait désormais sans contestation possible que l’activité humaine est à l’origine de cette crise, en raison d’un modèle de croissance encore fondé sur l’usage massif et indéfini des énergies fossiles. » Ce constat conduit naturellement à s’interroger sur la notion même de croissance et sur la place qu’elle peut encore occuper dans nos sociétés. Il ouvre aussi une voie possible vers une réconciliation entre les partisans de la croissance et ceux de la décroissance.

Lorsque l’on parle de croissance, on évoque généralement la croissance économique, définie comme l’augmentation de la production de biens et de services sur une période donnée. Cette croissance « classique » est à la fois le moteur et le produit d’une activité humaine dont nous savons désormais qu’elle menace, à terme, les équilibres de la planète et du vivant, y compris notre propre avenir.

Une première conclusion semble alors s’imposer : il suffirait de remplacer les énergies fossiles par des énergies propres et de transformer nos modes de production pour résoudre le problème tout en continuant à produire, donc à croître, afin de financer la transition écologique.

Les limites de la croissance infinie

Les émissions de gaz à effet de serre sont loin d’être notre seul sujet de préoccupation. Une production infinie supposerait des ressources elles-mêmes infinies, ce qui est évidemment impossible dans un monde fini. Tous les scientifiques travaillant sur ces questions nous rappellent que poursuivre dans cette voie reviendrait à hypothéquer lourdement l’avenir des générations futures. La décarbonation ne constitue donc pas, à elle seule, la solution permettant de poursuivre indéfiniment la croissance matérielle. Les limites planétaires doivent impérativement être intégrées à nos projections économiques et sociales.

Parier sur la croissance infinie est-il réaliste ? Selon une étude d’Allianz Trade, numéro un de l’assurance-crédit en France, relayée par Emmanuel Cugny sur France Info le 29 mai 2026, la croissance économique des pays les plus exposés pourrait être amputée de 5 à 7 % d’ici 2030.

Les épisodes de chaleur extrême qui se multiplient en Europe fragilisent désormais les fondements mêmes de l’économie. La productivité va mécaniquement diminuer. Allianz Trade montre ainsi que la production horaire baisse d’un peu plus d’un euro pour chaque degré lorsque la température se situe entre 30 et 35 °C. Cette perte de productivité réduit la rentabilité des entreprises tandis que leurs coûts augmentent, notamment en raison d’un recours accru à la climatisation : la consommation énergétique progresse d’environ 1,2 % par degré supplémentaire.

Les comptes publics sont également affectés. Moins d’activité économique signifie moins de recettes fiscales : jusqu’à 2 % de pertes annuelles pour la France selon Allianz Trade. Dans le même temps, les dépenses de santé augmentent pour prendre en charge les populations les plus vulnérables.

Enfin, l’ensemble de l’économie est touché, avec des conséquences directes sur les revenus des ménages, leur consommation et les investissements des entreprises.

Résultat : la croissance des pays les plus exposés pourrait être amputée de 5 à 7 % d’ici 2030. Les pertes cumulées atteindraient 240 milliards d’euros pour la France, 147 milliards pour l’Italie, 130 milliards pour l’Allemagne et 120 milliards pour l’Espagne.

Si l’on pousse jusqu’au bout la logique de la croissance infinie, il faudrait produire toujours davantage pour compenser les pertes économiques provoquées par le dérèglement climatique. Or ce dérèglement résulte précisément de l’expansion des activités humaines. Le raisonnement tourne alors en boucle : il faudrait accélérer pour réparer les dégâts causés par l’accélération elle-même.

Autant essayer de conduire une voiture qui ne disposerait que d’une seule pédale pour accélérer et pour freiner …

Une autre forme de croissance, fondée sur une énergie propre, renouvelable et respectueuse des limites planétaires, reste envisageable. Le principal obstacle réside probablement dans les délais de mise en œuvre.

Défi urgent : la décarbonation

Plusieurs solutions existent déjà, à commencer par le nucléaire, dont nous aurons probablement besoin — dans une proportion qui reste à déterminer selon les scénarios retenus — pour produire une électricité décarbonée.

La difficulté réside toutefois dans les délais : les nouveaux EPR 2 ne devraient être opérationnels, au mieux, qu’à partir de 2037. La compatibilité de ces échéances avec l’accélération actuelle du réchauffement climatique reste très incertaine.

Il faut donc développer rapidement toutes les autres sources d’énergie renouvelable. Cela suppose notamment de réorienter les investissements aujourd’hui consacrés aux énergies fossiles vers les énergies propres. Or le mouvement est encore insuffisant. Pire, les investissements dans les énergies fossiles continuent de progresser.

D’autres solutions doivent également être poursuivies et amplifiées, qu’elles soient industrielles, réglementaires, politiques ou comportementales : rationnement des émissions carbone, reboisement massif, préservation des puits de carbone, rénovation énergétique des bâtiments, développement des mobilités décarbonées, pour ne citer que quelques exemples. Ces politiques pourraient par ailleurs créer des milliers d’emplois — pourvu que l’intelligence artificielle nous en laisse une partie.

Recycler plutôt que produire

Aujourd’hui, une grande partie de notre appareil productif reste orientée vers la fabrication de biens de consommation neufs, souvent conçus avec une durée de vie limitée. Nos capacités industrielles pourraient être davantage orientées vers d’autres formes de production.

Afin d’éviter de prélever toujours plus de ressources naturelles, nous pourrions engager une vaste reconversion industrielle tournée vers le recyclage des matières premières et le reconditionnement des biens de consommation. Renault, par exemple, reconditionne déjà des véhicules dans son usine de Flins. Cette stratégie suppose également une lutte déterminée contre toutes les formes de gaspillage.

Nous produirions autant tout en consommant moins de ressources naturelles. C’est précisément l’ambition de l’économie circulaire, qui vise à optimiser l’utilisation des ressources et à réduire les déchets grâce au réemploi, à la réparation et au recyclage. Une piste sérieuse pour créer des emplois, préserver les ressources et soutenir une activité économique durable.

Le nerf de la guerre

La transition à financer n’est pas seulement écologique : elle est aussi économique et sociale. Or la croissance devrait ralentir dans les années à venir sous l’effet du changement climatique. Par ailleurs, selon Oxfam, ses bénéfices profitent de manière disproportionnée aux plus riches, tandis que la situation des 50 % les plus modestes évolue peu.

De nombreux économistes, principalement à gauche, avancent donc régulièrement plusieurs pistes : taxation des très grandes fortunes, suppression de la flat tax, réforme de la fiscalité de l’héritage, taxation des machines et des robots, meilleur partage des richesses, économies dans certains secteurs grâce à une agriculture plus saine ou à des politiques de prévention renforcées, sans oublier des arbitrages budgétaires permettant de prioriser les besoins essentiels de la nation.

Une voie de passage

La croissance, oui, à condition qu’elle intègre pleinement les limites planétaires. Cela suppose de réduire fortement la production de biens matériels neufs, de lutter contre le gaspillage et de privilégier les activités à forte valeur sociale, environnementale et culturelle. La culture étant un levier puissant pour aider à rendre cette nouvelle offre désirable.

La décroissance également, dès lors qu’elle concerne la consommation de ressources naturelles, les pollutions, les plastiques, les engrais toxiques ou les véhicules les plus polluants. C’est cela qu’il faut faire décroître.

Croissance comme décroissance peuvent d’ailleurs créer des milliers d’emplois dans l’industrie, la recherche, le bâtiment ou l’agriculture. L’urgence commande désormais d’engager cette transformation sans attendre. Cette croissance « raisonnable » devrait être mise en œuvre au cours de la prochaine décennie si nous voulons éviter le pire.

Or ce n’est manifestement pas la trajectoire actuellement empruntée, qu’il s’agisse de la réduction des énergies fossiles, du partage des richesses ou de la préservation des écosystèmes. Certains acteurs puissants, dont les intérêts financiers à court terme pourraient être affectés, ne voient pas leur intérêt dans cette mutation, alors même qu’ils seraient parmi les mieux placés pour l’accompagner. Ce ne sont peut-être pas les écologistes qui imposeront demain la sobriété, mais les catastrophes climatiques elles-mêmes si nous persistons à différer les transformations nécessaires.

Valérie Cohen

Ecologie-Environnement