Cuba : le sauve-qui-peut du régime
Étranglé par les sanctions américaines et les faibles performances d’une économie trop étatisée, Cuba vote des réformes de libéralisation spectaculaires. Après une dictature communiste, une dictature capitaliste ?
Cuba traverse « les heures les plus difficiles de ce siècle, nous avons la responsabilité de la sauver » : c’est par ces mots solennels que le président Díaz-Canel en personne a ouvert la session parlementaire qui a fait basculer, le 18 juin dernier, le régime de La Havane dans l’économie de marché.
Une ouverture économique sans précédent
Ouverture complète aux investisseurs étrangers, mise en place d’un actionnariat pour les sociétés, création de banques privées, fin du monopole d’État sur les prix agricoles, réforme de l’État permettant aux provinces de s’appuyer sur des fonds privés. Aucun secteur stratégique n’est épargné par cette ouverture, pas même les ports et les mines. Les subventions d’État dont bénéficiaient les Cubains (loyer, électricité, eau) disparaîtront à terme. Au total, un catalogue de 176 mesures qui, sur le papier, ouvre la voie du régime castriste vers l’ère capitaliste.
Ce changement de cap est la réponse de La Havane aux pressions des États-Unis. Il atteste d’une équipe aux abois qui lâche du lest mais compte bien rester aux commandes. La réponse du département d’État ne s’est d’ailleurs pas fait attendre en qualifiant de « signaux de fumée superficiels » le train de mesures annoncées. Au passage, on remarque que l’embargo américain est toujours en place. Le cadre juridique annoncé ne suffira pas à rassurer les investisseurs étrangers dans l’hypothèse de nouvelles sanctions économiques.
Cela fait des mois que l’administration Trump s’active. Tout a commencé le 3 janvier, avec l’enlèvement du président vénézuélien Maduro. Du jour au lendemain, plus aucun pétrolier en provenance de Caracas n’a pu accoster ; les Cubains ne bénéficient de l’électricité que quelques heures chaque jour. En mars déjà, Trump dévoilait ses intentions : « Je crois que Cuba touche à sa fin. »
En mai, la justice américaine accusait Raúl Castro, ancien président et frère du défunt Fidel Castro, de complot pour assassinat contre des ressortissants américains. L’affaire remontait à 1996. Raúl Castro était alors ministre de la Défense ; deux avions civils pilotés par des opposants au régime avaient été abattus. Après la décision du juge américain, Trump fit ce commentaire : « Je ne pense pas qu’il y aura une escalade, cet endroit est en train de tomber en ruine. »
Le rôle stratégique du groupe Gaesa
L’escalade a bel et bien continué. Fin mai, le groupe maritime français CMA CGM suspendait ses livraisons vers Cuba. En juin, l’administration Trump lançait un ultimatum en direction des entreprises étrangères ayant des liens avec le conglomérat d’État Gaesa. Résultat : fin de l’approvisionnement extérieur de l’île, fermeture des grands hôtels gérés par des sociétés canadiennes, espagnoles ou asiatiques ; aucun paiement, aucune transaction financière n’est désormais plus possible à l’international.
L’histoire du groupe Gaesa est une bonne grille de lecture pour suivre l’évolution du régime.
La machine castriste a commencé à se fissurer dans les années 1990. Au moment où Mikhaïl Gorbatchev imaginait la perestroïka, Cuba cherchait une réponse pour se préparer à la fin de l’aide soviétique. La Havane a ouvert « une période spéciale » en lançant une réforme destinée à donner de l’autonomie à une économie sous perfusion. Le moteur de cette transformation fut la création du conglomérat Gaesa, construit par l’armée, alors perçue comme la seule structure organisée et solide. Ministre de la Défense, Raúl Castro estimait que l’armée devait s’impliquer dans les transports, les communications et l’agriculture. Sous l’administration Obama, les Américains ont pu voyager à Cuba ; le groupe Gaesa s’est alors investi dans le tourisme. Les grandes compagnies ont construit plus d’une centaine d’hôtels.
Aujourd’hui, le trust politico-militaire concentre 70 % de l’économie cubaine et l’expérience n’a pas débouché sur une relance de l’investissement dans le secteur privé. Le secrétaire d’État Marco Rubio, lui-même d’origine cubaine, considère que le pays n’est pas contrôlé par le gouvernement mais par la holding Gaesa.
Les incertitudes d’une transition
Cuba apparaît aujourd’hui comme l’un des vestiges emblématiques de la guerre froide. L’embargo imposé par les États-Unis a été mis en place au début des années 1960, dès que le régime castriste est entré dans la sphère d’influence de l’Union soviétique. Washington n’a jamais cessé d’étrangler Cuba, établissant un record absolu dans l’histoire des pressions économiques contre un État. On se souvient de l’épisode de la crise des missiles. En soutenant le régime cubain, Moscou avait trouvé le moyen de narguer les Américains, pour ainsi dire sous leurs fenêtres, au large des côtes de la Floride.
C’est bien ce symbole de la guerre froide que les idéologues de la Maison Blanche, comme le vice-président J. D. Vance, cherchent à annihiler avec d’autant plus d’énergie que Cuba a toujours été une question de politique intérieure aux États-Unis en raison du poids politique des exilés de Floride.
La chute du régime n’est pourtant pas sans risque. Elle pourrait déboucher sur une crise humanitaire qui écornerait la politique anti-immigration de Trump avec une nouvelle vague de « balseros » débarquant sur les côtes de Floride. En 1994, plus de 30 000 Cubains avaient fui le régime dans des embarcations de fortune, les balsas. Un scénario de ce type ne serait pas accepté par la base MAGA, déjà opposée à la guerre contre l’Iran.
Second écueil : les contentieux juridiques se profilent aussi en raison des entreprises privées confisquées au lendemain de la révolution. Les grandes familles de La Havane exilées en Floride pourront faire appliquer la loi Helms-Burton, déclenchant ainsi une avalanche de procès pour atteinte au droit de propriété. Créé sous Bill Clinton, ce dispositif donne une base juridique aux anciens exilés cubains pour lancer des poursuites devant les tribunaux fédéraux afin de récupérer les biens ayant appartenu à leur famille. On a connu une situation comparable au moment de la chute du communisme en Pologne ou en Tchécoslovaquie.
Les Cubains de Miami parleront d’un retour légitime à La Havane pour reconstruire le pays. On peut parier sans risque qu’ils se comporteront comme des investisseurs audacieux animés par le sentiment d’une revanche sur l’Histoire. Un parfum des années 1950 flotte déjà dans cette perspective. On entrevoit d’ici le retour à une économie de villégiature, ancrée sur le tourisme de luxe, les plages et les machines à sous. Pas sûr que le rétablissement des services publics délabrés – eau, électricité, logement – soit leur priorité.



