De Gaulle, l’homme seul
Raconter une nouvelle fois de Gaulle sans tomber dans l’hagiographie… Antonin Baudry y parvient avec brio en redonnant chair à l’homme de juin 1940, avant que le Général n’entre dans l’Histoire.
À l’heure où le doute semble être l’humeur dominante des démocraties occidentales, où le mot même de patriotisme est devenu ringard pour certains, le nouveau film consacré à Charles de Gaulle résonne avec une force particulière. Plus qu’une fresque historique, c’est une réflexion sur le courage politique, sur la fidélité à une certaine idée de la France et sur la capacité d’un homme seul à refuser l’inéluctable.
Une incarnation convaincante
Ce qui frappe d’abord, c’est l’interprétation. Le rôle principal est porté avec une remarquable intensité. Sans tomber dans l’imitation, l’acteur restitue la stature physique et la singularité psychologique du Général : mélange de solitude, de détermination, inspirée par une foi presque mystique dans le destin de la France. Autour de lui, l’ensemble de la distribution, souvent inattendue, est d’une grande justesse. Les personnages historiques cessent d’être des figures de manuels scolaires pour incarner des hommes et des femmes confrontés à des choix tragiques.
Le spectateur découvre un de Gaulle vivant, parfois hésitant dans ses analyses, très seul, mais toujours guidé par une boussole morale qui ne varie jamais : la France ne peut accepter la défaite.
Bien sûr, les historiens relèveront ici ou là quelques libertés avec la vérité historique. Certains dialogues ont été reconstruits, certains épisodes simplifiés pour les besoins du récit. Quelques personnages secondaires voient leur rôle amplifié tandis que d’autres disparaissent complètement. Mais ce reproche, classique dans tout film historique, est secondaire.
Le cinéma n’est pas un travail universitaire. Sa mission est aussi de restituer une vérité humaine et politique qui ne tient pas dans l’exactitude absolue de chaque détail.
Or, sur ce point essentiel, le film atteint son objectif. Il rappelle une évidence que notre époque a parfois oubliée : en juin 1940, le choix de la résistance n’avait rien d’évident. Avec le recul de l’histoire, nous savons que de Gaulle avait raison. Mais au moment où il lance son appel, il apparaît à beaucoup comme un officier marginal, presque un aventurier. La quasi-totalité des élites françaises considèrent alors la guerre comme perdue. Le maréchal Pétain bénéficie d’un prestige immense. L’Allemagne semble invincible. Rien, absolument rien, ne garantit que l’homme du 18 Juin ne finira pas dans les oubliettes de l’histoire. Il est d’ailleurs condamné à mort par Vichy.
Les alliés face au pari gaullien
Le film a également le mérite de rappeler, parfois en filigrane, une réalité historique souvent simplifiée par la mémoire collective. Les États-Unis furent les artisans indispensables de la victoire alliée et personne ne peut oublier le sacrifice des GIs sur les plages de Normandie. Mais l’engagement américain ne fut ni immédiat ni exempt d’ambiguïtés. Pendant longtemps, Washington hésita. L’administration américaine continua longtemps à entretenir des relations avec le régime de Vichy et regarda de Gaulle avec méfiance, préférant parfois traiter avec d’autres interlocuteurs français plus conciliants mais compromis.
À l’inverse, le Royaume-Uni apparaît dans cette histoire avec une constance remarquable. Sans l’accueil de Londres, sans la détermination de Winston Churchill et sans la ténacité du peuple britannique durant les années les plus sombres, l’aventure gaullienne aurait été impossible. Churchill et de Gaulle se disputèrent souvent, parfois durement, parfois de façon cocasse, mais jamais les Britanniques ne remirent en cause l’idée fondamentale : aider la France à continuer le combat. Dans les heures les plus noires de l’Europe, nos voisins d’outre-Manche furent, à bien des égards, sans reproche.
Une leçon politique toujours actuelle
Le film rappelle aussi une vérité que notre époque technicienne tend parfois à oublier : ce sont des hommes qui font l’histoire, même s’ils ne savent pas toujours l’histoire qu’ils font. Les circonstances, les forces économiques, les rapports de puissance jouent évidemment un rôle décisif. Pourtant, il existe des moments où le destin d’un pays repose sur le caractère de quelques hommes. En juin 1940, la France n’avait plus ni armée, ni alliés continentaux, ni véritable marge de manœuvre. Elle avait juste un homme, un soldat, qui refusa de céder.
Cette leçon résonne avec une actualité particulière.
Dans une Europe inquiète, qui doute, confrontée à la guerre sur son continent, le film rappelle que les nations ne survivent pas uniquement grâce à leur richesse ou à leur puissance militaire. Elles survivent d’abord grâce à l’existence d’hommes et de femmes capables de se tenir debout. C’est la meilleure réponse que l’on puisse donner à celles de nos élites qui se complaisent dans la fascination du déclin.
De Gaulle n’était pas un surhomme. Le film ne cherche d’ailleurs pas à le présenter comme tel. Mais il fut l’incarnation rare d’une vertu devenue précieuse : la capacité à préférer le devoir à la facilité, le long terme à l’immédiat, l’intérêt national aux calculs personnels.
C’est pourquoi le diptyque d’Antonin Baudry dépasse largement le cadre de la biographie historique. C’est une méditation sur l’engagement et le rôle du chef. Le réalisateur rappelle qu’il existe des moments où l’histoire peut basculer parce qu’un individu refuse de céder à la résignation générale.
Au moment où certains élus osent admettre que l’on siffle la Marseillaise, cette leçon de fidélité et de patriotisme parle au cœur. Et c’est sans doute la plus belle réussite du film.



