De Versailles à Dragon Ball
Comment comprendre l’arrivée d’un parc d’attractions japonais financé par des capitaux saoudiens, sinon comme une défaite de la souveraineté française et une relégation de sa culture ?
Sonnez trompettes, résonnez tambours ! Ce 26 août, à l’issue de sa visite en France, Mohammed Ben Salman, dit MBS, annonce, à côté d’un Macron triomphant, la création de trois parcs d’attractions à Cergy-Pontoise : 6 milliards d’euros, 22 000 emplois. Occultés, oubliés, les aspects politiques, diplomatiques et économiques de l’affaire, Ormuz, Palestine, relations avec Trump et Poutine, sans parler de l’effacement de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, politique oblige.
Trois parcs annoncés à Cergy-Pontoise
Place à Dragon Ball, œuvre de manga créée par Akira Toriyama en 1984 : 260 millions d’exemplaires de bandes dessinées vendus, vidéos, jeux, films, produits dérivés autour d’un personnage, Son Goku, devenu l’un des plus connus de la culture populaire mondiale. Un enfant naïf et très fort qui aime se battre et progresser et qui n’est plus seulement un manga, mais un véritable écosystème économique et culturel.
Jérôme Fourquet nous le rappelle opportunément : le voilà qui débarque dans le Val-d’Oise, à l’endroit même où avait été envisagé le parc Mirapolis inspiré de Rabelais ! Le politologue relève que l’on se trouve à quelques kilomètres de Poissy, où Stellantis vient d’arrêter la production de son usine historique ; en 1992, l’arrêt des usines de Renault Billancourt avait coïncidé avec la création de Disneyland Paris.
La France face à son destin industriel
La France a-t-elle renoncé à son destin industriel pour se changer en parc d’attractions planétaire ? Elle est la première destination touristique mondiale : Versailles, le Louvre, Notre-Dame et le Mont-Saint-Michel, sa cuisine, la variété de ses paysages… Dans la compétition mondiale, le destin français est-il de devenir un vaste Luna Park ? « Choose France », disait Emmanuel Macron à Versailles aux investisseurs mondiaux. Il ne pensait sans doute pas à une France accueillant un produit de l’imaginaire japonais financé par des capitaux saoudiens…
Choc de culture, brutalité de la mondialisation, surtout quand il est financé par un autocrate qui a fait couper en morceaux un journaliste de son pays. Quel sens a ce choix en ce lieu, alors qu’il y a déjà le parc Astérix et Disneyland ? On l’a dit, encourager la recherche et la réindustrialisation est une priorité, ce n’est donc pas vraiment ce que l’on souhaite, même si on ne peut cracher sur les emplois créés, et si nous n’avons rien contre la culture japonaise, évidemment. L’intérêt économique, la création d’emplois justifient-ils une telle intrusion, même si Dragon Ball est sûrement plus connu aujourd’hui chez les jeunes que le connétable de Montmorency qui fit construire Écouen ou le Grand Condé à Chantilly, deux châteaux situés non loin de là ?
Les contradictions de la mondialisation
L’initiative résume bien les enjeux de la mondialisation, entre intérêts économiques, affrontements culturels et arrangements diplomatiques. Ces milliards se déversent sur un parc d’attractions alors que partout en France souffrent nos compagnies théâtrales, nos librairies ou nos festivals d’été. D’un côté, l’argent coule à flot venant des produits du pétrole (merci pour le CO2), de l’autre, il manque à chacun trois sous pour faire vivre la création artistique à travers les associations et les multiples initiatives citoyennes. On serait curieux d’entendre la ministre de la Culture sur ce sujet. Comment vivre avec ces annonces spectaculaires et ces grands écarts permanents ? Faute d’analyse politique cohérente et de présentation pédagogique claire, elle risque d’alimenter les extrêmes d’une population qui a bien du mal à comprendre de telles contradictions.



