Découpage électoral : comment Trump s’est piégé lui-même

par Sébastien Lévi |  publié le 28/04/2026

Donald Trump manipule sans cesse les règles du jeu démocratique. Mais en Virginie, ses manoeuvres se retournent désormais contre lui. Un épisode symptomatique des dérives d’un système dont la légitimité s’érode à mesure qu’il est instrumentalisé.

Un électeur dans un bureau de vote à Arlington, en Virginie, le 21 avril 2026, pour se prononcer sur une question référendaire à l'échelle de l'État : autoriser ou non l'Assemblée générale de Virginie à redessiner les circonscriptions électorales. (Photo WIN MCNAMEE / Getty Images via AFP)

Le vote permettant aux démocrates de redécouper la carte électorale de l’État de Virginie à leur avantage illustre la dégradation de la démocratie américaine, de même que l’incapacité de Donald Trump à penser de manière stratégique, sur le plan intérieur comme en diplomatie.

La démocratie américaine est rongée par de nombreux maux, comme l’érosion des contre-pouvoirs. Mais le plus récurrent et potentiellement le plus nocif est le redécoupage électoral, appelé « gerrymandering » (1), déjà évoqué dans ces colonnes.

La Virginie vient d’approuver par référendum une nouvelle carte électorale qui pourrait permettre aux démocrates de s’octroyer 10 des 11 circonscriptions locales, contre 6 aujourd’hui. Dans un État que Kamala Harris avait remporté à 53% contre 47% en 2024, il s’agit d’une anomalie démocratique. La critique formulée par Trump et les républicains serait donc parfaitement légitime s’ils n’avaient pas eux-mêmes déclenché les hostilités au Texas. Trump lui-même était alors à la manœuvre avec la subtilité qu’on lui connaît, en écrivant sur Truth Social que la mesure votée au Texas leur assurerait cinq sièges supplémentaires au Congrès. Contrôlant la législature en Virginie, les démocrates, opposés par principe au « gerrymandering », ont donc cette fois décidé de ranger au placard leurs principes et de contre-attaquer afin de pouvoir lutter à armes égales contre les républicains.

Un engrenage politique aux effets durables

Cette entorse dit l’urgence du moment, la volonté des électeurs démocrates de gagner à tout prix et d’arrêter d’être les victimes consentantes du cynisme et des pratiques antidémocratiques des républicains. Elle dit aussi la fin d’un espoir : que la démocratie américaine puisse demain revenir à une forme de civilité minimale et d’équilibre permettant une bataille démocratique équitable. Cette bataille risque d’être menée moins sur le terrain des idées que sur celui des procédures et des règles, que chaque camp voudra modeler à son avantage. Le danger : un verdict démocratique durablement décrédibilisé, le vaincu attribuant sa défaite à des règles du jeu truquées, « rigged » selon le mot répété ad nauseam par Trump, dès qu’une élection ou une décision ne vont pas dans son sens.

C’est pourquoi la pratique du « gerrymandering » est si toxique. Non seulement elle augure d’une démocratie où les élus choisissent leurs électeurs et non l’inverse, mais aussi d’un système où ces derniers ne pourront se satisfaire d’un résultat qui leur serait défavorable et donc se soumettre à une « vox » qui n’aura de « populi » que le nom. L’engrenage enclenché par Trump et le Parti républicain n’a donc pas fini de saboter durablement la démocratie américaine.

Trump face à ses propres stratégies

Ce boomerang qui vient frapper Trump de plein fouet n’est pas sans rappeler l’impréparation de la guerre en Iran, ou plutôt l’absence d’anticipation des réactions des Iraniens, et notamment la fermeture du détroit d’Ormuz. La situation fait aussi écho à l’exploitation de l’affaire Epstein lors de la campagne de 2024, initialement brandie par Trump comme une menace contre les démocrates, et dont il ne parvient plus à se dépêtrer aujourd’hui.

Trump n’est pas un stratège doté d’un logiciel subtil, comme certains commentateurs aiment à le présenter, pour mieux défendre leur propre capacité à le décoder. Bien au contraire, il accumule les déboires et les fiascos, assortis d’une impopularité record. En ce sens, il n’est pas un joueur d’échecs tel que certains dépeignent, mais bien plus, l’homme des échecs.

(1) Gerrymandering : contraction de deux mots, « Gerry », nom d’un candidat qui a le premier pratiqué le charcutage électoral en 1811, et « mandering », issu du mot « salamander », « salamandre », qui évoque une manœuvre tortueuse, sinueuse, oblique.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis