« Dégagez-moi ce con ! »

par Jérôme Clément |  publié le 17/04/2026

Le « con », c’est Olivier Nora, président des éditions Grasset depuis un quart de siècle, personnage unanimement respecté dans le milieu littéraire, ainsi insulté et licencié par Vincent Bolloré. Eh bien, soit : dans ce cas, nous sommes tous des « cons » et fiers de l’être, décidés à réagir.

Olivier Nora, PDG de Grasset, va quitter ses fonctions, quelques semaines seulement après l'annonce de l'arrivée de l'écrivain Boualem Sansal au sein de la maison d'édition – propriété du groupe Louis Hachette de Vincent Bolloré. (Photo JOEL SAGET / AFP)

Solidaires, nous avons décidé notre rupture avec cette clique qui prétend annuler la liberté de l’éditeur. Évidemment, il ne restera pas grand-chose de la maison Grasset. Qu’est-ce qu’un éditeur sans auteurs ? On a vu le résultat avec Fayard, qui ne publie plus, pour l’essentiel, que des auteurs d’extrême droite. Ceux-ci étant en nombre limité, on voit mal qui ira désormais se faire éditer dans la belle maison de la rue des Saints-Pères, sous la houlette des factotums du milliardaire breton.

Une éviction qui secoue le monde de l’édition

Le combat est engagé. Dans ces colonnes, je l’avais annoncé dès que Boualem Sansal avait quitté Gallimard pour se retrouver avec Bardella et Knafo aux 200 ans d’Hachette, déclarant qu’il avait choisi la liberté ! Cette brutale offensive contre Grasset évoque celle menée par Charles Alloncle à l’Assemblée nationale contre l’audiovisuel public : même agressivité, même brutalité, même grossièreté. Une marque de fabrique qui indique clairement les méthodes et les idées de ces personnages décidés à imposer leur loi aux Français.

Il faut réagir sur le fond. D’abord, protéger les auteurs. Contrairement aux journalistes, ceux-ci ne peuvent bénéficier d’une clause de conscience s’ils se sentent trahis par leur éditeur, même face à un changement radical de ligne éditoriale. Il faut étudier les droits des auteurs et sans doute les renforcer, au besoin en légiférant.

Concentration des médias et réponse législative

De même, est-il acceptable qu’un groupe industriel dispose d’un tel pouvoir sur les chaînes d’information, les journaux, les radios, la production cinématographique et audiovisuelle, les éditions littéraires et surtout scolaires (on craint pour l’enseignement de l’histoire…), jusqu’à la gestion de L’Écume des pages, grande librairie de Saint-Germain-des-Prés ? Jusqu’à maintenant, la loi limite la concentration des groupes de presse pour ne pas entraver la liberté de penser et de s’exprimer. Mais on a désormais affaire à des groupes multimédias qui ont entre leurs mains toute une gamme d’interventions touchant à la liberté de penser, chacune relayant l’autre. Bolloré ne se prive pas d’utiliser alternativement ou simultanément CNews, Europe 1 ou le JDD pour organiser ses campagnes politiques.

On croyait naïvement l’édition sacrée, à l’abri. On n’avait pas mesuré, avec le cas des éditions Fayard, arraisonnées sans cérémonie, que toutes les barrières étaient tombées. Il faut donc étudier les moyens législatifs d’empêcher un groupe industriel ou financier de concentrer un tel pouvoir entre ses mains et préparer les textes adaptés aux circonstances présentes.

On dira qu’il s’agit d’une loi anti-Bolloré. Certes. Autrefois, la droite avait poussé les hauts cris contre une loi « anti-Hersant » : la situation était pourtant bien moins grave qu’aujourd’hui, alors que l’extrême droite est si proche du pouvoir et dispose de ces appuis considérables pour l’emporter.

Les démocraties pêchent souvent par naïveté. Elles sont alors emportées par la brutalité et l’absence de scrupules de ceux qui veulent le pouvoir pour imposer leurs idées en piétinant les règles élémentaires du pluralisme et de la vie en commun. La réaction collective à l’éviction d’Olivier Nora est précieuse. Elle est loin d’être suffisante face à ce qui nous attend si nous nous contentons de multiplier les déclarations sans agir. Une seule urgence : prendre toutes les mesures indispensables à la sauvegarde de nos libertés.

Jérôme Clément (signataire du texte des auteurs quittant Grasset)

Jérôme Clément

Editorialiste culture