Delphine Batho : « Tournons la page des Verts » !
Candidate à l’élection présidentielle, la patronne de Génération Écologie s’inquiète de voir les Verts parler davantage de l’union de la gauche que de l’urgence climatique. Elle regrette que l’angoisse des populations face aux canicules à répétition se heurte à l’impuissance des responsables politiques. Pour en sortir, elle propose la décroissance afin de construire une « République terrestre » qui protège notre vie quotidienne, où l’écologie se pose en alternative au monde de Donald Trump.
LibreJournal : Nous vivons une canicule historique. Votre réaction ?
Delphine Batho : Une sidération devant l’impréparation du gouvernement, alors que cette canicule extrême était prévisible. Elle correspond aux alertes lancées par les scientifiques depuis des décennies. Début juin, l’ONU a averti que 2026 pourrait devenir l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale. Or, la France n’était en rien préparée. Déjà, fin mai, le gouvernement n’avait réuni la cellule de crise que cinq jours après le début de l’épisode de chaleur. Depuis la tragédie de la canicule de 2003, il y a pourtant eu 2019, avec des températures atteignant 46 °C dans l’Hérault et le report du brevet des collèges, puis 2022 avec plusieurs départements placés en alerte rouge, et ainsi de suite…
Rien ne justifie que l’État soit pris au dépourvu et fasse preuve d’une telle désorganisation. Le gouvernement continue de s’en remettre uniquement aux comportements individuels. Il n’y a pas eu de grande politique nationale d’isolation, de végétalisation, de rénovation des écoles, de concertation entre les partenaires sociaux sur l’adaptation du travail, ni de sécurisation des examens scolaires dans des salles climatisées.
Sur le terrain, les élus locaux sont très mobilisés pour adapter les territoires au changement climatique. Mais ils manquent terriblement de moyens. Le Fonds vert a, par exemple, été ratiboisé avec beaucoup d’inconséquence. Les gouvernements successifs ne veulent pas voir que les enjeux écologiques sont aussi des enjeux de sécurité civile. On ne dispose toujours pas d’un plan organisé comprenant ne serait-ce que la liste des lieux frais où l’on peut se reposer. Or, lorsque la température ne baisse pas la nuit, chacun, même en bonne santé, devrait pouvoir passer deux à trois heures par jour dans un endroit rafraîchi pour protéger sa santé.
Les Verts face à leurs échecs électoraux
La chute du vote écologiste contredit ces priorités…
Mon livre porte précisément sur ce paradoxe. La faiblesse de l’écologie politique est spectaculaire alors que les catastrophes se multiplient et que se structure une anti-écologie politique à l’échelle mondiale, dont le trumpisme est la figure de proue. Le dépassement des limites planétaires pousse à son paroxysme les logiques de prédation, avec tout ce que cela implique en matière de bouleversements géopolitiques et de conflits armés.
La prise de conscience est là, mais l’absence de solution politique nourrit des réflexes de déni. L’angoisse existentielle des populations se heurte à l’impuissance des responsables politiques, tous enfermés dans la religion de la croissance. Malgré les Grenelle, les COP, les lois climat, rien ne change. Le refoulement de cette angoisse peut conduire au déni, voire à une forme de climato-obscurantisme. Celui-ci reste toutefois très minoritaire en France.
Que font donc les Verts ?
Ils parlent de l’union de la gauche plutôt que d’écologie ! Les Verts s’adressent à un public militant au lieu de parler au grand public : aux jeunes, mais aussi aux retraités, aux personnes âgées, aux habitants des territoires ruraux autant qu’aux urbains, aux salariés du privé, aux artisans, aux commerçants, aux PME de l’économie locale, et pas seulement aux agents des services publics.
Il existe un potentiel énorme pour une écologie crédible et qui inspire confiance. Mais cela suppose de tourner une page et de tirer les leçons des défaites électorales. Présidentielle de 2022, européennes de 2024, municipales de 2026 : aucune leçon n’a été tirée des mauvais résultats de Yannick Jadot (4,63 %), puis de Marie Toussaint (5,5 %), sans oublier la perte de plusieurs municipalités écologistes. Les électeurs en ont assez qu’on leur parle en permanence de stratégie électorale plutôt que d’écologie.
Placer l’écologie au cœur du pouvoir
Mais la seule écologie suffit-elle à construire un projet présidentiel ?
Bien sûr que si. L’écologie est partout. Elle n’est pas un supplément d’âme : elle détermine notre sécurité physique et notre qualité de vie. Regardez les conséquences des canicules sur la santé, l’eau, la sécurité alimentaire, le travail ou l’école. On peut aussi évoquer l’impact sur le porte-monnaie de la flambée du prix du pétrole.
Le projet que je porte, c’est de construire une « République terrestre » qui protège nos territoires et notre vie quotidienne, tout en cultivant la beauté.
L’écologie est aussi une stratégie de défense et de souveraineté, porteuse d’un autre modèle de portée mondiale. Elle constitue un nouveau paradigme autour duquel nous pouvons construire une alternative au monde que proposent Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jinping. L’effondrement écologique est au cœur du trumpisme, symbolisé par l’annulation de la signature de l’accord de Paris, la boulimie d’énergies fossiles et le maintien, coûte que coûte, d’un mode de vie destructeur.
L’écologie est bousculée par la mondialisation, où quelques-uns annihilent les efforts de tous les autres…
La mondialisation, c’est fini. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère où la géopolitique est structurée par la finitude des ressources et où le rapport de force prime sur le droit international. Penser qu’il faut s’aligner sur les autocrates, s’y soumettre ou tenter de construire un mini-empire dans un monde en plein effondrement écologique est une voie sans issue. Je propose une stratégie qui renoue avec la tradition française : porter une espérance pour l’humanité tout entière. Un nouveau modèle est possible : la décroissance, qui permet à tous de vivre en sécurité.
Trop nombreux sont ceux qui restent prisonniers d’une vision du monde périmée et croient encore possible un retour aux Trente Glorieuses. Alors que nous connaissons une croissance faible, voire inexistante, le remède proposé face aux chocs géopolitiques ou climatiques reste un pari fou sur le retour de la croissance. Or, la base de l’économie, c’est l’énergie et les matières premières.
Delphine Batho défend une candidature autonome
Où en sont les Verts ?
La perte de l’identité écologiste aboutit manifestement à un tiraillement entre ceux qui veulent s’allier avec la social-démocratie et ceux qui préfèrent La France insoumise. Leur point commun est l’abandon de l’écologie.
Je refuse ce processus de disparition. Voilà pourquoi je suis candidate à l’élection présidentielle. Je travaille sur le terrain pour recueillir les 500 signatures. Je refuse que la prochaine présidentielle reproduise cette confiscation démocratique qui consiste à expliquer qu’il faudrait voter, dès le premier tour, pour des idées avec lesquelles on est en désaccord. Cela dévitalise la démocratie française et nourrit la progression du Rassemblement national.
Je veux une présidentielle féconde, où puissent émerger des idées et des forces nouvelles. Au nom de quoi, alors que notre pays subit chaque jour les conséquences du manque d’écologie, ne devrait-il pas exister un bulletin de vote pour porter cette cause ? La prochaine présidentielle ne se déroulera pas comme certains le pronostiquent. Je suis aussi la seule candidate issue de la ruralité. Et je crois à la nécessité de construire une écologie de gouvernement capable de traiter tous les sujets.
Marine Tondelier est donc sous la menace d’une motion.
Contrairement à elle, je suis en désaccord avec l’idée d’une primaire, qui conduit à l’absence d’une stratégie politique claire et lisible puisqu’elle dépend, par définition, des autres. Cette stratégie d’effacement entraîne la disparition de l’écologie. La gauche reste prisonnière des programmes du passé. La logique du vote de barrage contre le Rassemblement national est épuisée. Pour battre l’extrême droite, nous avons besoin d’un vote d’adhésion autour d’un nouveau projet.
Et Yannick Jadot se voit menacé d’exclusion car il est pro-Glucksmann …
Je ne suis pas membre des Verts et je n’ai pas l’intention de commenter leurs débats internes qui, à mes yeux, sont significatifs de l’abandon de l’écologie que je dénonce. Après le succès de Yannick Jadot aux européennes de 2019, il existait une attente : celle de construire une véritable écologie de gouvernement. Mais il n’a pas osé bousculer son parti.
Il existe un autre chemin que celui de la disparition, un chemin courageux qui nécessite des ruptures. Il faut tourner la page d’une écologie qui prend des positions marginales et qui ne s’adresse pas à tout le monde. Tous les reculs de ce que l’on appelle le « backlash » contre l’écologie sont indexés sur les échecs politiques des écologistes.
Les succès de l’écologie se sont traduits par des avancées dans les politiques publiques. Je pense notamment à l’introduction de la Charte de l’environnement dans la Constitution. Les reculs sont certes liés à la férocité de nos adversaires, mais aussi à l’incapacité des écologistes à instaurer un rapport de force. Prenez la loi Duplomb : deux millions de Français la refusent. Il existe donc un potentiel en France. Ce n’est pas parce que les Verts sont rejetés que les Français n’expriment plus un besoin d’écologie sur le fond. Ils sont simplement privés d’une représentation politique à la hauteur de leurs attentes.
L’écologie a-t-elle perdu son identité politique ?
Accompagner des partis existants qui sont, peu ou prou, favorables à la destruction écologique entraîne que chaque voix donnée à ces partis est perdue pour l’écologie. L’indépendance est la condition nécessaire pour qu’une nouvelle écologie politique puisse émerger. J’en vois chaque jour la potentialité sur le terrain.
Il existe un grand écart entre l’effondrement politique de l’écologie et sa prégnance dans la société, où les élus locaux, les citoyens et des entrepreneurs la portent déjà, comme une forêt qui pousse en attendant des réponses politiques nouvelles.
Propos recueillis par Valérie Lecasble
Dernier ouvrage de Delphine Batho : La politique de la beauté – Une nouvelle écologie – Éditions de l’Aube – 160 pages – 15€




