Derrière les guerres, le spectre du Grand Israël
Officiellement, Israël se défend contre des forces qui appellent à sa destruction. Mais au fil d’un conflit qui se prolonge, l’idée que l’État hébreu cherche aussi à agrandir son territoire par la force prend corps, étape après étape.
Les guerres provoquées par les attaques terroristes du 7 octobre 2023 n’en finissent pas de remodeler le Moyen-Orient. Dans ce contexte, la destruction de plus de 80 % des bâtiments de Gaza, la rupture des négociations sur le nucléaire iranien ou encore l’avancée de l’occupation israélienne au Golan sont-elles seulement des ripostes aux offensives de l’Iran et de ses « proxys » ? Par leur ampleur et leur extension territoriale, les contre-attaques israéliennes peuvent aussi être interprétées comme des jalons au service d’un projet idéologique d’extrême droite connu sous le nom de « Grand Israël ».
Des frontières jamais définies depuis 1948
Depuis 1948, Israël n’a jamais défini ses frontières. Sa capitale autoproclamée, Jérusalem, n’est reconnue que par une poignée de pays, dont les États-Unis. Les États ayant des relations diplomatiques avec l’État hébreu estiment que ses frontières sont celles qui précèdent la Guerre des Six Jours (1967). À leurs yeux, les territoires de Cisjordanie, Gaza, les quelques fermes du Sud-Liban et le plateau du Golan sont des territoires occupés que Tsahal devra un jour évacuer.
Cependant, Benjamin Netanyahou n’a jamais caché son ambition de remodeler le Moyen-Orient au bénéfice de son pays. Le Premier ministre souhaite transformer l’Ancien Testament en cadastre : d’après la tradition biblique, le royaume antique d’Israël s’étendait du Nil à l’Euphrate, empiétant sur les territoires actuels de l’Irak, de la Jordanie, de la Syrie, du Liban et une partie de l’Égypte.
L’influence des sionistes religieux au gouvernement
Loin d’être isolé dans sa croisade, Netanyahou s’est allié aux sionistes religieux, dont leur chef, Bezalel Smotrich, est ministre de l’Économie et des Finances et gouverneur de fait des territoires occupés. Le chef de la police, Ben Gvir, était considéré comme tellement dangereux et fanatique par l’armée qu’il n’a pas effectué son service militaire. C’est lui qui a fièrement posé devant la nouvelle potence qui sera chargée d’exécuter les condamnés palestiniens. Celle-ci est proche du sol : la victime n’aura donc pas le cou brisé net par la chute mais s’étouffera douloureusement jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est de la torture.
La mort comme horizon des Palestiniens n’est pas nouvelle, mais la voir votée par la Knesset est un nouveau pas vers la barbarie. En Cisjordanie, plus de 1 000 civils ont été tués depuis le 7 octobre 2023. Les colons messianiques sont déchaînés, et le gouvernement les encourage en votant la construction de nouvelles « implantations » dans ce qui relève pourtant de l’État de Palestine, lequel est régulièrement menacé d’annexion dans les discours les plus enflammés de la droite israélienne.
Impunité et extension du conflit au Liban
Cette impunité s’étend aussi aux soldats : les poursuites pour des crimes de guerre pourtant filmés et visibles sont extrêmement rares. En juillet 2024, un Palestinien détenu dans une prison du Néguev est amené derrière un mur de boucliers antiémeutes par un groupe de soldats. La scène est filmée. Amené peu de temps plus tard à l’hôpital, il y souffre de déchirures anales : il accuse les soldats de Tsahal de l’avoir violé. Des manifestants d’extrême droite prennent d’assaut la base militaire de Sde Teiman en signe de soutien, des membres du gouvernement déclarent qu’il n’y a rien à condamner : le parquet refuse de poursuivre et abandonne les charges le 12 mars 2026. La « seule démocratie du Moyen-Orient » refuse de demander des comptes à ses soldats.
Et la guerre continue et s’étend au Liban, où le fleuve Litani pourrait instaurer une nouvelle frontière entre les deux États. Les populations fuient, un million de personnes sont sur les routes. Les ponts sont détruits entre le Sud-Liban et le reste du pays. La trêve, qui n’inclut pas l’un des principaux responsables politiques libanais, à savoir le Hezbollah, a peu de chances de tenir. Son désarmement ne peut être possible qu’en cas de paix prolongée, avec un plan qui ne fasse pas l’impasse sur la création d’un État palestinien. Plutôt que de faire la paix avec des États qui ne lui ont jamais fait la guerre, comme Oman ou les Émirats, Israël devrait chercher la sécurité là où elle se trouve : dans les collines de Cisjordanie, quand ses colons cesseront d’y semer la mort.



