Derrière Ormuz, le vrai plan iranien

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 17/04/2026

Le monde a les yeux rivés sur le détroit d’Ormuz, dont le blocage par l’Iran, même s’il est en partie levé, a provoqué une crise majeure d’approvisionnement et une poussée inflationniste. Mais Téhéran mène une stratégie plus large d’affaiblissement industriel des pays du Golfe.

Point de presse au Pentagone avec une carte du détroit d'Ormuz, à Washington, le 16 avril 2026. Les États-Unis empêcheront toute navigation d'entrer ou de sortir des ports iraniens du détroit d'Ormuz « aussi longtemps qu'il le faudra », a déclaré le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth. (Photo SAUL LOEB / AFP)

Beaucoup de commentateurs et de responsables politiques donnent parfois le sentiment qu’ils découvrent cet étroit passage conduisant au Golfe Persique, par lequel transite non seulement 20 % des hydrocarbures mais aussi de nombreux produits dérivés. Que l’Iran s’en serve comme pièce maîtresse de sa stratégie ne pouvait guère surprendre Donald Trump ou Benjamin Netanyahou. Mais ce serait également une erreur de croire que cette stratégie iranienne s’arrête au seul blocage du détroit. Elle repose aussi sur un autre élément, moins médiatisé. Il consiste à attaquer systématiquement les sites de production industrielle des États du Golfe qui lui font face.

Le blocage du détroit et le « surblocage » américain

Le blocage opère à double sens. Non seulement il empêche, ou à tout le moins filtre, la sortie du Golfe par les navires chargés au préalable dans les divers États du Golfe, mais il interdit aussi l’entrée des bateaux venus s’approvisionner en hydrocarbures ou autres produits, obligeant ces derniers, soit à renoncer temporairement à leurs déplacements, soit à trouver d’autres routes ou d’autres sources d’approvisionnement.

De ce fait, la mise en place de la marine des États-Unis ne peut que bloquer encore davantage les navires ayant réussi à franchir le détroit vers l’océan Indien. Certains experts estiment ainsi qu’aux 10 millions de barils par jour perdus du fait de ce blocage, le surblocage américain en ferait perdre au moins 2 millions supplémentaires. Si l’on rappelle que l’essentiel de cette production se dirige vers l’Asie et notamment vers la Chine, il est clair que c’est une forme implicite de déclaration de guerre à la Chine, laquelle n’a pas manqué de réagir un peu plus vigoureusement que jusqu’ici. Rien n’interdit de penser qu’à terme, le conflit latent entre les deux puissances s’aggrave, soit directement entre leurs marines respectives, soit indirectement par le soutien chinois apporté à l’Iran.

Affaiblir les capacités industrielles du Golfe

Mais l’Iran voit au-delà des seuls effets du blocage d’Ormuz. Si l’on prend en compte ses raids réguliers, souvent massifs, de missiles ou de drones vers les États du Golfe, on constate que ce ne sont pas seulement les intérêts américains ou israéliens qui sont visés, mais de plus en plus fréquemment les capacités industrielles des Émirats arabes unis.

Ainsi, des attaques ont visé des installations pétrolières sur tout le pourtour sud du Golfe, du Koweït à l’Arabie saoudite, voire le sultanat d’Oman. Ainsi du quasi-anéantissement de la capacité productive de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar, et plus généralement des dégâts causés aux productions dérivées concernant les engrais à travers l’ammoniac ou l’urée, ou encore la production d’hydrogène et d’hélium, indispensable à l’industrie des semi-conducteurs et à d’autres secteurs.

Aucun inventaire précis n’a encore été établi des dommages causés à ces productions et aux efforts accomplis par les États du Golfe pour diversifier leurs économies. Mais il est certain que si cette guerre dure, ses effets de long terme seront sensibles. Certes, on pourrait considérer que la richesse accumulée par ces États leur permettra de reconstruire, mais cela prendra du temps et se répercutera durablement sur toutes les économies dépendantes de ces produits. Pour l’Afrique, au sein de laquelle les États du Golfe ont beaucoup investi ces dernières années, l’effet sera également très rude, car cela détournera une partie importante des investissements envisagés. En clair, quels que soient les termes de l’accord mettant fin au conflit, le Golfe ne sera plus capable de répondre à la demande de nombreux pays, non seulement en hydrocarbures mais aussi en produits dérivés.

Les négociations ne vont pas tarder à reprendre entre l’Iran et les États-Unis après le round d’observation d’Islamabad. Si elles aboutissent positivement, il faudra se souvenir de cette nouvelle réalité du Golfe. Les États-Unis, eux-mêmes producteurs, n’y attachent sans doute que peu d’importance, sinon sur le cours des hydrocarbures dont ils subissent également les effets inflationnistes. Mais ailleurs dans le monde, notamment en Asie et en Afrique, le choc sera plus rude et plus durable.

Jean-Paul de Gaudemar

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