Dette : choisir le redressement avant qu’il ne soit imposé

publié le 28/08/2026

La dérive des finances publiques françaises n’est plus seulement une affaire de budget. Elle touche désormais à notre souveraineté économique, à notre capacité de décision collective et à la place de la France au cœur de la zone euro.
Par Georges Servet (*)

Portrait de Roland Lescure, ministre de l'économie, des finances…, lors de la séance publique débat sur le rapport d'avancement annuel sur le suivi de l'exécution du plan budgétaire et structurel à moyen terme, au Palais Bourbon, le 27 avril 2026. (Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP)

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le choix n’est plus entre agir et attendre. Il est entre organiser nous-mêmes le redressement de nos comptes ou laisser, un jour, les marchés et nos partenaires nous imposer un ajustement que nous n’aurons pas voulu conduire.

Depuis l’été 2024, l’écart entre les taux d’intérêt à dix ans français et allemands s’est durablement éloigné des niveaux auxquels nous nous étions habitués. Le rendement de l’obligation française à dix ans a atteint 4,09 % le 24 août 2026. Au-delà de ses variations quotidiennes, ce niveau exprime une réalité nouvelle : la dette française n’est plus regardée comme le quasi-équivalent de la dette allemande qu’elle fut longtemps aux yeux des investisseurs.

Il ne s’agit pas de prophétiser une crise financière imminente, notamment des dettes souveraines US et de certains pays de l’OCDE très endettés. La France conserve des atouts considérables : une épargne abondante, une administration fiscale efficace, une base de financement profonde et l’appartenance à la monnaie unique. Mais ce serait une erreur de croire que ces forces nous dispensent durablement d’une trajectoire budgétaire crédible.

Face à cette situation, deux attitudes sont également dangereuses. La première est le fatalisme : Bruxelles, la Banque centrale européenne ou le Fonds monétaire international finiront bien par nous imposer les décisions que nous refusons de prendre. La seconde est le déni : imaginer que la dette pourrait être gelée, restructurée ou « brûlée » sans effets majeurs sur les Français eux-mêmes.

Il existe une troisième voie : celle d’un redressement assumé, combinant responsabilité budgétaire, investissement productif et ambition européenne.

Le paradoxe protecteur de l’euro

Pour mesurer l’enjeu, il faut comprendre un paradoxe. Si la France a pu accumuler déficits et dette sans connaître de crise aiguë de financement, c’est aussi parce que l’intégration monétaire européenne a réussi.

L’euro nous protège. La profondeur du marché obligataire européen, la crédibilité de la monnaie unique et l’action de la Banque centrale européenne ont permis à notre pays de financer une dette croissante dans des conditions qu’il n’aurait probablement pas obtenues s’il avait été isolé.

Mais cette protection a nourri une illusion : celle que la soutenabilité de notre dette serait assurée par les autres, ou par le seul fait de notre appartenance à l’euro. Or la solidarité monétaire ne peut devenir l’alibi d’une incapacité durable à maîtriser nos comptes.

L’enjeu dépasse d’ailleurs la France. Si l’un des deux piliers historiques de la construction monétaire européenne s’éloignait durablement du cœur économique de la zone euro, c’est la crédibilité politique et financière de l’ensemble qui serait affectée. Pour un pays qui fut, avec l’Allemagne, l’un des architectes de la monnaie unique, ce serait un échec historique, une tragédie civilisationnelle à l’échelle du continent.

Une présidentielle sous contrainte

Les chiffres ne permettent plus de différer le diagnostic ni l’action. En 2025, le déficit public français s’est établi à 5,1 % du produit intérieur brut et la dette publique à 115,7 % du PIB, contre 112,6 % un an plus tôt. La dette au sens de Maastricht a atteint 3 460,5 milliards d’euros.

La Cour des comptes estimait, dans ses projections de début d’année, qu’une réduction du déficit à 5 % du PIB en 2026 ne suffirait pas à stabiliser la dette, qui atteindrait alors 118,6 % du PIB. Cette donnée devrait structurer le débat public : réduire le déficit ne signifie pas nécessairement réduire la dette. Lorsque le niveau de départ est trop élevé, lorsque la croissance nominale ralentit et lorsque les taux d’intérêt remontent, même une consolidation budgétaire peut ne faire que freiner la dégradation.

La présidentielle de 2027 ne pourra donc pas être traitée comme une échéance ordinaire. Le prochain président trouvera une dette proche de 120 % du PIB, un déficit parmi les plus élevés de la zone euro et une charge d’intérêts qui augmente rapidement. Sans mesures nouvelles, en 2027, le déficit public pourrait atteindre 5,9 % du PIB, voire 6,8 % en 2030.

Les candidats devront naturellement expliquer ce qu’ils souhaitent financer, protéger ou redistribuer. Mais ils devront aussi dire, clairement, comment ils entendent garantir la solvabilité du pays, préserver l’épargne des Français et maintenir la France au centre du projet politique et monétaire européen.

Quand la dette réduit la liberté politique

Le risque majeur réside moins dans le stock de dette que dans son coût croissant. Sur le seul premier semestre 2026, les intérêts versés par l’État ont atteint 34,5 milliards d’euros contre 29,2 milliards d’euros au premier semestre 2025. La charge d’intérêts des administrations publiques pourrait atteindre, voire dépasser, les 65 milliards d’euros en 2026, et plus encore à horizon 2030 – de l’ordre de 100 milliards d’euros, si rien n’est fait.

Ces sommes ne sont pas abstraites. Chaque dizaine de milliards d’euros durablement absorbée par les intérêts est une marge de manœuvre en moins pour l’école, l’hôpital, la défense, la recherche, la transition énergétique ou les infrastructures nécessaires à la croissance de demain.

La dette n’est donc pas seulement une facture transmise aux générations futures. Elle réduit déjà notre liberté politique présente.

La comparaison européenne renforce cette alerte. La France a connu les mêmes crises que ses partenaires – crise financière, pandémie, guerre en Ukraine, choc énergétique. Mais tous n’ont pas connu la même dégradation de leurs comptes. Notre situation ne peut pas être expliquée par les seuls événements extérieurs, ni par les seules règles européennes.

Elle révèle aussi une faiblesse française : l’incapacité persistante, gouvernement après gouvernement et majorité après majorité, à inscrire la dépense publique dans une trajectoire crédible et durablement compatible avec les ressources du pays.

Ni austérité aveugle ni fuite en avant

C’est pourquoi les solutions de rupture exercent une séduction dangereuse. Brûler, geler ou restructurer la dette peut paraître radical. Mais la dette publique française n’est pas détenue par une entité abstraite composée uniquement de fonds spéculatifs étrangers. Elle irrigue le système financier, les banques, les assureurs, les fonds d’investissement et, indirectement, l’épargne des ménages.

Promettre d’effacer la dette sans préciser qui subirait la perte revient donc à dissimuler une question essentielle : quelle part du patrimoine et de l’épargne des Français accepterait-on de sacrifier ?

La même lucidité est nécessaire face aux promesses de rupture avec les engagements européens. La souveraineté ne résulte pas mécaniquement d’un éloignement des règles communes. Un État fortement endetté dépend de la confiance de ceux qui le financent. S’affranchir de la discipline européenne alors même que les investisseurs doutent de notre trajectoire pèserait lourdement sur notre autonomie ; cela risquerait au contraire de placer notre politique économique sous une contrainte financière encore plus brutale.

Le redressement demeure possible, à condition d’être choisi. Il suppose une trajectoire pluriannuelle crédible, fondée sur une maîtrise durable de la dépense et sur des réformes des principaux déterminants de son augmentation : fiscalité plus juste, retraites – il faudra un pilier complémentaire à base de capitalisation pour accompagner la marche vers l’union des capitaux –, santé, organisation territoriale par une refonte ambitieuse de l’État central et empilement administratif.

Cette trajectoire devrait survivre aux alternances. Pourquoi ne pas rechercher, sur quelques objectifs fondamentaux – stabilisation de la dette, maîtrise de la dépense courante, sanctuarisation des investissements d’avenir – un pacte transpartisan, appuyé sur une expertise budgétaire indépendante renforcée ? Nos finances publiques sont devenues trop fragiles pour être redéfinies de fond en comble tous les cinq ans.

La rigueur sans croissance serait toutefois une impasse. Une stratégie exclusivement comptable affaiblirait l’activité, nourrirait le ressentiment et rendrait, au bout du compte, le désendettement plus difficile.

La France doit donc proposer un contrat européen de croissance partagée plus exigeant : responsabilité budgétaire crédible en France en échange d’une capacité d’investissement européen beaucoup plus ambitieuse et forte. Le rapport de Mario Draghi a évalué à 750 à 800 milliards d’euros par an les investissements additionnels nécessaires pour réussir les transitions énergétique et numérique, renforcer l’innovation, la sécurité et la compétitivité européennes.

Cet effort dépasse, de loin, les capacités de seuls budgets nationaux. Il impose de mobiliser davantage le capital et donc l’épargne privée européenne et justifie d’envisager des instruments communs, dans le prolongement de NextGenerationEU, pour financer des biens publics véritablement européens : défense, énergie, technologies critiques, recherche et grandes infrastructures. Il faudra aussi réévaluer les chiffrages du rapport Draghi à l’aune des dégradations à l’œuvre sur le front climatique, énergétique et de défense.

Cette solidarité européenne doit cependant avoir une contrepartie nette. La dette commune ne saurait devenir un mécanisme de mutualisation des déficits nationaux. Les financements communs doivent être consacrés à des projets identifiés, assortis de résultats vérifiables et, lorsque cela est pertinent, de réformes nationales.

Responsabilité nationale et solidarité européenne ne sont pas contradictoires. Elles doivent devenir les deux faces d’un même contrat.

Le débat sur la dette est trop souvent enfermé dans l’opposition entre austérité et relance. Cette opposition appartient au monde d’hier.

Le choix réel est désormais entre une dette qui finance l’avenir et une dette qui finance notre incapacité à réformer ; entre une solidarité européenne qui prépare la puissance du continent et une mutualisation qui entretient les déséquilibres ; entre une souveraineté proclamée et une souveraineté effectivement exercée.

La souveraineté ne consiste pas à pouvoir emprunter sans limite. Elle consiste à conserver la liberté de choisir.

Un pays dont une part croissante des ressources est absorbée par les intérêts de sa dette perd progressivement cette liberté. Un pays dont les choix politiques sont suspendus à la réaction des marchés après chaque élection la perd davantage encore.

Avant 2027, deux chemins s’offrent à nous. Le premier consiste à différer encore les décisions, jusqu’à ce que les circonstances nous imposent l’ajustement que nous aurons refusé d’organiser. Le second consiste à reprendre la main : restaurer progressivement nos comptes, protéger les investissements d’avenir, conforter notre place au cœur de la zone euro et porter un projet européen de puissance, d’investissement et de sécurité.

Le choix est désormais une question de souveraineté. Décider nous-mêmes de l’effort à accomplir, ou attendre que d’autres le décident à notre place.

(*) Pseudonyme d’un haut fonctionnaire européen.