Dix ans de mépris plus tard

par Régis Poulain |  publié le 20/10/2026

Dix ans de pouvoir vertical, de dialogue refusé et de tensions accumulées. Les violences du 17 octobre ne sauraient se résumer aux seules images de pillages et d’incendies. Derrière le chaos, une question demeure : comment en est-on arrivé là ?

550 000 manifestants, selon le ministère de l'Intérieur, ont défilé dans les rues de France le samedi 17 octobre 2026, pour protester contre le coût élevé de la vie et pour soutenir l'éducation. De très nombreux affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont émaillé la journée de mobilisation. (Photo Telmo Pinto / NurPhoto via AFP)

Un disciple de Confucius a écrit : « Les choses ont une racine et des branches ; les affaires ont un commencement et une fin. Savoir ce qui doit être mis au premier rang et ce qui doit l’être au second, c’est approcher de la Voie. » Après les événements du 17 octobre 2026, les commentaires médiatiques se concentreront sur le plus immédiat : les nombreuses scènes de pillage dans plusieurs grandes villes, les incendies ayant ravagé des bâtiments publics, le chaos apparent dans les rues de la capitale.

Rien, cependant, n’interdit de réfléchir à une question simple en apparence : comment, collectivement, en sommes-nous arrivés là ? Comment expliquer qu’après dix années de macronisme déclinant, il soit devenu si difficile d’exercer librement son droit de manifester, pris en étau entre une politique de maintien de l’ordre qui traite trop souvent le manifestant en ennemi et des groupes extérieurs venus briser des vitrines et saccager des boutiques ?

L’école, dix ans de dialogue de sourds

La séquence de la mobilisation lycéenne illustre parfaitement le décalage entre la pratique macronienne du pouvoir et les aspirations de la société. La réforme de l’accès à l’enseignement supérieur, en 2018, a été imposée par le ministre Blanquer, qu’on soupçonne fort d’avoir fait un faux syndicat lycéen pour donner l’illusion d’une adhésion. Les alertes et les grèves du corps enseignant contre la réforme du lycée et le manque de moyens ont été ignorées par l’exécutif.

L’Éducation nationale a ensuite vu défiler cinq ministres en un an et demi, parmi lesquels un arriviste qui n’a pas hésité à s’en servir de tremplin pour accéder à Matignon, au mépris des personnels et des élèves. Année après année, le budget de l’Éducation nationale a diminué, une fois l’inflation prise en compte. Les lycées professionnels ont été abandonnés, tandis que les inégalités liées à la naissance et au lieu de résidence n’ont cessé de se creuser. Les corps intermédiaires ont prêché dans le désert, jusqu’à ce que l’inévitable se produise : qui sème le mépris récolte la violence.

Du maintien de l’ordre à la confrontation

En toile de fond se dessinent vingt années de changements dans la doctrine du maintien de l’ordre. Là où le Royaume-Uni et l’Allemagne ont choisi, au début des années 2000, une stratégie de désescalade et d’accompagnement de l’expression démocratique, la France a privilégié la confrontation. La généralisation des armes dites « sub-létales », comme le LBD 40, dont la France est la championne d’Europe en matière d’utilisation, s’est accompagnée d’une augmentation du nombre de manifestants mutilés. Le lien entre la police et la population a été brisé par Nicolas Sarkozy en 2003, lorsqu’il estimait que les policiers « n’étaient pas des travailleurs sociaux », deux ans avant que les banlieues ne s’embrasent. Sous Manuel Valls, la technique liberticide de la nasse a été généralisée, provoquant colère et frustration. Des syndicats de police factieux ont été choyés, dorlotés et cajolés par des ministres qui, tous, redoutaient leur influence. Le point d’orgue de cette évolution a été atteint en 2018, lorsque des manifestants ont été gravement blessés lors du mouvement des Gilets jaunes, souvent réprimé avec brutalité. Et cette répression n’a pas empêché les dégradations.

Ce 17 octobre, une tragique répétition s’est jouée à Paris : les violences émeutières d’un côté, qui ont causé des blessures chez de nombreux policiers et donné lieu à des scènes de pillage scandaleuses, mais aussi les dérapages du maintien de l’ordre. Des lycéens ont été mutilés par des grenades, des gaz lacrymogènes ont été tirés dans une rame de la ligne 9 du métro, où se trouvaient des personnes âgées et des enfants, des scènes de matraquage de jeunes ont été filmées dans plusieurs villes, à Paris, un jeune homme a été abandonné inconscient sur l’asphalte après une intervention policière.

Une République sourde à la colère

La Ve République n’est guère propice au dialogue et à la négociation. Le fonctionnement vertical de la monarchie présidentielle n’encourage pas les échanges avec les corps intermédiaires et les institutions représentatives, que le pouvoir peut superbement ignorer à coups de 49.3 et de fins de non-recevoir opposées aux conclusions des conventions citoyennes.

Dix années de « Qu’ils viennent me chercher », de « Nous ne sommes pas dans le même monde, madame » et de « Il n’y a aucune consigne de retenue » s’achèvent ridiculement par le coup de menton d’un homme qui sera englouti par le néant dans six mois et qui somme les Français de choisir entre « les forces de l’ordre et les casseurs ».

Comme si la violence surgissait spontanément, sans causes ni raisons. Comme si sa gestion ne pouvait être que sécuritaire, et non politique.

Régis Poulain