Dix pour cent
Oui, il est possible d’augmenter de dix pour cent le salaire des Françaises et des Français modestes sans handicaper l’économie française. Mon explication, loin des préjugés et des fausses polémiques.
Qui peut le nier ? Le pouvoir d’achat reste la première préoccupation des Français et forcément celle des plus modestes. C’était déjà vrai avant la hausse du prix des carburants. C’est exacerbé depuis. Certes, le dérèglement climatique, les dangers de la situation internationale ou l’ampleur de la dette publique les soucient aussi. Mais au jour le jour, dans la vie telle qu’elle va, la question lancinante, c’est de savoir comment tenir jusqu’à la fin du mois. Car à partir du 20 de chaque mois, le chiffre d’affaires de la grande distribution subit un net fléchissement, notamment sur les produits frais. Ce décrochage en dit long sur le coût de la vie, en particulier pour l’alimentation, et sur la réalité des revenus dans notre pays. La moitié des salariés gagne moins de 2 200 euros nets par mois.
Ainsi, ceux qui assurent les services essentiels à la population et fabriquent les produits de nos industries n’ont guère été reconnus à la mesure de leurs efforts ces dernières années. Ni sur le plan salarial, ni sur le plan fiscal. Depuis 2017, les allègements d’impôts accordés aux plus aisés et les dividendes distribués ont élargi les écarts entre les détenteurs de capitaux et la grande majorité des travailleurs. Les premiers ont vu leurs rémunérations et surtout leurs patrimoines progresser à vive allure, tandis que le pouvoir d’achat des seconds a suivi à une vitesse d’escargot, quand il n’a pas reculé sous le poids des « dépenses contraintes » comme le logement. L’enjeu, c’est donc de répondre au sentiment de déclassement qu’éprouve une majorité de salariés et de réhabiliter le travail dans la société. Les appels à l’effort les plus éloquents, les harangues les plus sincères en faveur du redressement national finissent par tourner à vide si l’activité n’est pas récompensée.
Il appartient d’abord aux employeurs, en fonction des gains de productivité de leur entreprise, de répondre aux demandes de leur personnel à travers la négociation collective. Il est d’ailleurs peu compréhensible que, dans de nombreuses sociétés, les dividendes aient pu augmenter nettement plus vite que la masse salariale. Il n’est pas non plus admissible de confondre l’amélioration de la rémunération du travail avec la seule augmentation du SMIC. Le risque, c’est d’écraser la hiérarchie à l’intérieur de l’entreprise et d’accroître encore le montant des exonérations de cotisations sociales (70 milliards en 2026) au détriment du budget de l’État.
D’où la nécessité de rehausser immédiatement les salaires nets. Regardons une feuille de paie : pour un salaire brut de 2 000 euros mensuels, un ou une salarié(e) se voit prélever 360 euros de cotisations sociales et 230 euros au titre de la CSG et CRDS. Sur ces 590 euros, je propose que près de 200 euros soient rendus, c’est-à-dire, sur un an, l’équivalent d’un mois de salaire supplémentaire.
Aussitôt, dira-t-on, ces recettes (30 milliards par an) manqueront à la Sécurité sociale. Remarque juste et élémentaire. Elles seraient donc compensées par un prélèvement supplémentaire sur les revenus du capital et sur les plus gros héritages pour 10 milliards, et par un transfert à la Sécurité sociale d’un point par an de la TVA au taux normal (20 %), soit 4 points au terme du prochain quinquennat.
Rien à voir avec la TVA sociale. Rappelons que ce mécanisme instauré à la fin du mandat de Nicolas Sarkozy réduisait les cotisations patronales (et non les cotisations salariales) sans aucun gain pour le travailleur. Là, il ne s’agit pas d’alléger le coût du travail, mais d’augmenter le salaire net. On objectera alors que ce dispositif pèsera sur les consommateurs et reprendrait d’une main ce qui aurait été accordé de l’autre. J’y réponds en ramenant à zéro le taux actuel de 5,5 % appliqué aux produits de première nécessité (alimentation, hygiène…). Ce sont ces dépenses qui pèsent le plus dans la structure de consommation des ménages des catégories populaires. De plus — et surtout —, les taux ne sont pas les mêmes : 10 % tout de suite pour les salaires, un point par an pour l’augmentation de la TVA sur les biens durables, dont plus du tiers viennent de l’extérieur. Cette réforme s’inscrit dans une perspective plus globale. Elle consiste à ne plus faire reposer le financement de la protection sociale sur les seuls actifs, mais sur l’ensemble de la population (ménages comme entreprises) et sur la totalité des facteurs de production (capital et travail). Elle traduit en actes une option politique : valoriser l’activité, réduire les inégalités par la contribution des revenus du capital et par la modulation de la fiscalité indirecte.
Plus de pouvoir d’achat pour les salariés, moins de taxes sur la consommation des plus modestes, plus de prélèvements sur les produits importés, plus forte contribution sur les revenus du capital.
Qui dira que ce n’est pas fondé économiquement et juste socialement ?



