Dorian Gray : un beau diable en scène

par Élizabeth Gouslan |  publié le 24/04/2026

On adore le roman, dont on a tiré de mémorables films en couleur ou en noir et blanc. Voici le célèbre Portrait de Dorian Gray adapté en pièce de théâtre au Lucernaire. Frissons garantis.

LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY. D’après Oscar Wilde. De et mis en scène par Thomas Le Douarec. (Capture d'écran de la bande annonce https://www.youtube.com/watch?v=EEkyV5Yl5kA )

En 1895, deux pièces hétéronormées et tordantes triomphent dans l’Angleterre victorienne : L’Importance d’être Constantet Un mari idéal. Le dramaturge Oscar Wilde est à l’humour british ce que Georges Feydeau est à l’insolence française : un must. Et pourtant, en coulisses, les autorités judiciaires préparent savamment le lynchage de l’auteur, dandy préféré des cercles londoniens. Objet du délit ? Le Portrait de Dorian Gray, un roman hallucinant d’audace, paru en feuilleton dans les journaux quelques années auparavant. Aussitôt, la presse s’acharne : « livre toxique, corrompu, décadent », lit-on partout.

Oscar Wilde face au scandale

Le romancier est immédiatement traduit en justice. Son procès, florilège de bons mots, restera dans les annales. Au procureur qui l’accuse de produire une littérature subversive, l’homme au manteau de loutre rétorque, superbe : « Il n’y a pas de livre moral ou immoral, monsieur, seulement des livres bien ou mal écrits ! ». Las, l’auteur, condamné à deux ans de prison, en sort ruiné, malade, avant de finir sa vie à Paris en 1900 dans une minuscule chambre de l’Hôtel d’Alsace, au 13, rue des Beaux-Arts.

Résumons l’intrigue : Dorian Gray, un jeune Apollon désœuvré, se fait tirer le portrait par Basil Hallward, un peintre plus que fasciné par la beauté de son modèle. L’ami de l’artiste, Lord Henry Wotton, un noble cynique et oisif, aimanté par Dorian, devient très vite son âme damnée, son mauvais génie. À son contact, Dorian Gray se métamorphose en monstre buveur, noceur, perfide, infâme. Une sorte de drame de la jalousie empoisonne le trio. Car Basil et Henry sont tous deux fous amoureux de l’éphèbe, qui profite de la naïveté de l’un et des largesses de l’autre.

Un pacte faustien au théâtre

Au cœur de l’intrigue : le fameux portrait qui renouvelle le thème du pacte faustien. Dans une veine surnaturelle, très en vogue à l’époque, Wilde invente un sortilège romanesque : Dorian demeurera éternellement jeune et beau tandis que les stigmates du vice et de l’âge s’inscriront sur son portrait au fil des ans. Diabolique, Wilde rassemble ici tout ce qui passionne l’être humain : la beauté, la jeunesse, les ravages de l’âge, le succès, l’hédonisme, Éros et Thanatos, la débauche et la vertu. Plus fort, on ne fait pas.

Mais le supplément de scandale est à lire entre les lignes. Ici, les femmes n’existent pas. Pour l’écrivain, seule compte la pulsion homoérotique qui anime le très narcissique Dorian Gray. Et ça, dans une société qui condamne l’homosexualité, ce fut le scandale suprême.

Au Lucernaire, la troupe restitue avec talent la noirceur de l’œuvre. Le metteur en scène et acteur Thomas Le Douarec a accompli un travail exceptionnel en adaptant ce texte-culte pour la scène. Sans jamais sacrifier le ton particulier, le style caustique ni la cruauté du roman, il nous offre un Dorian Gray crépusculaire qui nous rappelle étrangement Oscar Wilde. Pauvre Oscar exilé, à bout de souffle, esthète esseulé dans sa chambre parisienne, ironique jusqu’au bout et dont les derniers mots furent : « Mon papier peint et moi nous livrons un duel à mort… l’un de nous deux devra disparaître. » Aujourd’hui, il ne reste aucune trace du hideux papier peint !

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure